dimanche 27 avril 2014
Plérin, avril 2014, BoundCon
Le premier week-end que j’avais passé avec elle, elle l’avait dit avec la conviction de ses certitudes : “ll faut que tu viennes en Bretagne.”
C’était tellement loin que c’en était un peu irréaliste dans ce premier week-end où nous tâtonnions dans nos repères de nous-mêmes pour apprendre à nous connaître.
Elle en avait reparlé plusieurs fois régulièrement au gré de nos rencontres mais le seul voyage programmé à l’époque était Moscou et c’était déjà fou.
Les choses étaient restées en suspens comme une promesse lointaine, un espoir plus qu’une réalité.
Mais dans ce mois de mai encore tellement imprégné de Moscou, elle demande à m’appeler et m’explique qu’elle est sans modèle pour Munich. Des soucis de santé retiennent la modèle annoncée sur l’événement, à cause de Moscou, à cause de ce qui s’y est construit entre nous, elle a spontanément pensé à moi.
Le temps de s’organiser et finalement, la Bretagne devient plus qu’une promesse en devenir. Trouver un co-voiturage dans un délai de moins de 10 jours ne sera pas la chose la plus aisée. Je verrais plusieurs places me filer entre les doigts pour qu’enfin je puisse aller la voir pour une durée raisonnable pour préparer le show.
Dimanche 27 avril :
Je pars d’une sortie d’autoroute de l’A77 pour 6 heures de route en direction de Saint-Brieuc avec un nouvel inconnu. Le trajet se passe sans souci dans des conversations à bâtons rompus avec un Bourguignon de souche qui ne cesse de vanter sa Bourgogne natale à la Burgonde d’adoption que je suis.
Une énorme averse de grêle sur le chemin laisse présager la météo Bretonne.
Je suis descendue dans le parking d’un Mac Do entre deux éclaircies, mon co-voitureur repart à peine que je vois la petite voiture blanche surgir avec son éternel sourire collé au visage.
Elle me jette dans la voiture et m’emmène voir la mer pendant que le temps se dégrade tranquillement. Le temps d’arriver sur le chemin des douaniers que vent et pluie se lève, on fait un rapide petit tour, elle me montre quelques curiosité et surtout la vue imprenable sur la mer depuis le haut d’une falaise.
La mer est belle mais elle est toujours belle, cette mer étrange qui fait des marées que celle de ma naissance ne faisait pas. Je dois être arrivée depuis une demi-heure et j’ai déjà la mer à mes pieds.
Elle est fière de me faire découvrir son fief, elle est fière de l’endroit qu’elle a choisi pour vivre et je crois que quelque part elle est fière de me montrer combien elle, l’étrangère, elle aime mon pays.
C’est ce que j’aime chez les migrants, leur conscience exacte de la chance de vivre dans ce pays, la façon dont ils aiment un pays dont je porte la nationalité et dont je me sens tellement exclue par un lieu de naissance situé sur un autre continent.
C’est les migrants qui m’ont fait aimer la France bien plus que les français.
Elle me ramène chez elle, son “vrai” chez elle. Et là, c’est sa fierté de s’en sortir seule que je peux palper et j’aime ça chez elle, cette façon de se rassurer dans les yeux des autres quand sa détermination est tellement évidente pour tous qu’on s’étonne toujours qu’elle puisse douter. Elle m’émeut toujours dans ces moment-là, si femme, si fragile et pourtant.
La soirée se passe tranquillement et l’air de la mer nous jette au lit tôt dans la soirée.
Lundi 28 avril :
Tout va de mal en pis, mon téléphone est éteint et je n’ai pas le code Pin, la connexion web est plus que capricieuse et le premier essai d’enchaînement s’arrête en cours sur une douleur aiguë de ma clavicule. Nous sommes déçues toutes les deux, une fois l’inversée passée nous ne pensions pas avoir un autre obstacle.
Cette douleur sur la clavicule nous cueille par surprise. Moi, la première qui remonte de l’inversée avec tout le soulagement du monde, je me relâche et la douleur de la corde sur ma clavicule s’abat sur moi avec une violence égale à mon soulagement comme si l’un avait donné de l’ampleur à l’autre.
La journée s’enchaîne avec des soucis purement logistiques d’intendance.
Mes histoires de téléphone, de connexion et de co-voiturage se débloquent.
Elle me promène dans les ports du coin, succession de petites villes portuaires où elle me décrit ses petites habitudes ou ses souvenirs, elle me promène en elle-même, une autre façon de s’offrir.
Notre 2° essai en fin de journée ne sera guère plus concluant toujours limité par l’os iliaque cette fois. Toujours talonnées par des impératifs de temps, elle décide de revenir vers des valeurs sûres et éprouvées dès le lendemain.
Pour chacun des essais, elle essayera les yeux bandés avec les cordes préalablement disposées sur une étagère et découvrira mes petits soucis de latéralisation.
Nous nous couchons moulues devant le remake 2013 d’Angélique où je découvre pourquoi Joffrey a une cicatrice.
Mardi 29 avril :
Elle a décidé de revenir aux fondamentaux toujours avec les yeux bandés.
Mais cette fois, pour éviter mes longs moments d’hésitation pour désigner la droite et la gauche, elle passe les cordes à sa taille avec une écharpe nouée.
Les figures s’enchaînent, je la sens fiévreuse au début et comme toujours, elle se calme à mesure que les cordes se posent. Les 3 poses se passent sans souci et me voilà au sol encore un peu décollée alors qu’elle ne souhaite que parler pour lâcher sa tension disparue.
Un pied vaguement en équilibre sur le sol, l’autre encore accroché à presque 180° en l’air, j’essaye de trouver une suite logique dans mes pensées pour lui répondre autrement qu’avec des monosyllabes. Elle termine de retirer le harnais de bassin, elle écoute la musique avec acuité et se met la pression seule en entendant le dernier morceau.
Elle me lance un impératif : “Agenouilles-toi” auquel je commence à obéir avant d’être arrêtée par la corde qui maintient encore le TK, je lui réponds penaude un “je crois que je ne peux pas !” qui lui fait immédiatement comprendre son oubli, vite réparé.
Elle me serre dans ses bras, m’explique que pour elle, depuis Moscou, il y a comme une dimension en plus qui nous lie.
Et je crois que c’est Moscou qui nous lie, tous ce qu’il a fallu traverser pour y arriver, l’énorme satisfaction d’y être arrivée et surtout la certitude de pouvoir le faire. Le temps nous donne en certitude et cette certitude forme le lien. Elle me remercie de ma confiance pour la laisser m’attacher les yeux bandés et justement, je ne crois pas qu’il s’agisse seulement de confiance, avec elle, je suis bien dans la certitude que jamais elle ne me mettra en danger volontairement, son cocon de précautions est une Certitude, une sorte de Vérité.
Comme elle Sait pour les cordes, je Sais qu’elle Sait. Une sorte d’entrée en religion.
Ravies d’avoir atteint les objectifs nous décidons de nous accorder l’après-midi.
La revoilà, à me promener dans toute la Bretagne et je m’amuse encore de nos paradoxes, la migrante Serbe et la déracinée d’Algérie qui se rejoignent au sommet des falaises Bretonnes, j’aime que ce soit elle qui m’offre ce terroir, il lui va bien.
Une grande promenade sur les falaises vers le Cap Fréhel, une plus petite ballade vers le Fort Lallate , le soleil nous suit partout, nous prenons des couleurs en en voyant de toutes les couleurs. Elle me raconte tous ce qu’elle sait des lieux que nous visitons toujours dans sa volonté de partager, elle nous mitraille pour continuer la série “Mila&sand” à la plage, au lac, etc.
Retour lessivées de notre grande journée pour s’effondrer devant la fin d’Angélique que nous n’avions pas vue la veille.
Mercredi 30 avril :
La répétition se passe sans événement majeur, le nœud de derrière du harnais de bassin bloque encore comme la veille malgré qu’elle l’ait changé mais comme elle prévoit toujours une échappatoire, cela ne lui pose guère de souci.
Je me sens plus réactive à elle, le fait qu’elle ne voit rien change subtilement ses mouvements de passage de cordes et je la trouve encore plus émouvante ainsi. Elle repasse discrètement et avec rapidité sur les cordes du bout des doigts pour “voir” si aucune corde ne se chevauche, si elles sont au “bon” endroit.
J’aime cette méticulosité chez elle qui m’entoure d’attentions. Il y a une belle émotion à partager ses cordes en aveugle, comme si le sens manquant s’ajoutait à ce qui nous lie. Il y a un bel enthousiasme dans sa fierté à accomplir ses enchaînements les yeux bandés, elle a l’excitation d’une gamine qui se lance un défi et le réalise.
Elle commence à dire que finalement, elle n’aura besoin de personnes pour lui passer les cordes et ça appartient à cet auto-déterminisme que j’aime en elle.
Elle regarde les horaires de marées et nous voilà parties pour une longue sortie aux pieds de falaise, entre coquillages, falaises et mer. La vie coule doucement, les paysages sont saisissants et replacent à taille humaine.
La soirée s’efface doucement quand l’instantanéité du web la renvoie à Moscou, ses doigts pianotent et le verdict tombe Vlada, Raïssa et Falco reviendront de Munich avec nous pour un arrêt à Limoges.
L’impatience la transporte sur un nuage, elle enchaîne de nouveau, mille projets pour parfaire leur séjour, elle sourit, elle pétille. Je reconnais cette façon d’emplir le vide et de s’agiter pour oublier, je la laisse s’y absorber pour continuer d’exister, construire sa vie d’un jalon à l’autre, empiler les objectifs parce que de toute façon, il faut bien continuer d’avancer.
Mon miroir de moi-même, si proche, tellement semblable, toute l’indulgence que je n’ai pas pour moi, j’arrive à l’avoir pour elle.
Jeudi 1 mai :
La répétition se passe sans vrai souci, certains nœuds se bloquent encore mais même avec quelques imprévus, cela passe toujours au niveau du temps. Plus sûre d’elle-même à mesure de nos essais, elle se permet quelques fantaisies, s’amuse de moi, me laisse mariner dans l’inversée, juste parce qu’elle sait que je m’accroche à sa volonté et que si elle dit que je peux alors je pourrais.
J’aime sa façon d’avoir foi en moi, j’aime la façon dont elle me porte ainsi et tire le meilleur de moi-même au-delà de ce que j’aurais cru de moi.
Je me demande si je la porte autant dans ma confiance, qu’elle ne me porte dans la sienne. J’aime cette certitude entre nous, cette évidence qui nous joint dans les cordes.
Après avoir brillamment relevé le défi de trouver un tabac ouvert le 1° mai, nous partons à l’intérieur des terres pour découvrir une Bretagne plus rurale mais toujours aussi brute.
Difficile montée d’un sentier pour découvrir les restes d’anciennes carrières d’ardoise et tout en haut, sur la crête un alignement de dolmen en allée, je ne crois pas en avoir jamais vu un si bien conservé, seules dans ce nul part, nous jouons les touristes et elle nous bombarde de photos, la pluie nous hâte sur le chemin du retour sans vraiment réussir à nous mouiller.
Nous continuons avec les ruines d’une Abbaye incendiée, lieu fantasmagorique, on cherche presque le dragon qui a brûlé le bâtiment dans les fossés alentour, la visite du magasin de minéraux à proximité achève de nous convaincre de la magie des lieux. Pour terminer avec une petite promenade au bord du Lac de Guerledan d’où la pluie nous chassera finalement.
Elle prolonge la balade en enchaînant les détours, elle a mille choses à me montrer, chaque croisement est une nouvelle occasion de découvrir un nouveau site : Montcoutour (le bien nommé), les grèves et la plage une dernière fois.
Je n’arrive pas vraiment à penser au retour du lendemain, tout est si calme, si paisible, tellement loin de tout. Je crois qu’elle ne veut pas y penser non plus et prolonge la ballade comme pour nous gagner du temps.
La soirée se passe à préparer mes affaires pendant qu’elle travaille sur les photos qu’elle a faites pendant notre promenade.
Vendredi 2 mai :
Réveil tranquille, dernier coup d’œil à la marina et la petite voiture blanche m’emmène au point de rendez-vous avec ma co-voitureuse.
Mon premier co-voiturage familial, seule avec 3 générations de femmes d’une même famille, la Bretagne reste en surimpression des paysages du voyage.
Je sais que pendant que je rentre chez moi, elle va partir se faire bichonner chez une amie, je trouve ça bien, je suis contente que les gens prennent soin d’elle comme elle prend soin de nous.
Je sais que je la revois bientôt pour une de nos nouvelles aventures de folie, parcourir en voiture les kilomètres pour aller à Munich et en revenir sur le temps d’un week-end.
Drôle d’aventure où elle m’emmène encore et qui construit encore et toujours ce lien entre nous dans une dimension encore différente, j’aime qu’elle est décidé d’entrer ma vie.
A ma pétillante, à ton sourire éclatant et à toutes les douleurs qu’il cache parce que finalement c’est sans doute ce qui nous lie, cet acharnement qui naît de la survie.
jeudi 10 avril 2014
Moscow Knot 2014
C’est une histoire qui se compte (conte ?) en mois.
Un soir d’hiver à quelques jours de Noël, un coup de fil du Portugal pour me proposer la plus dingue des aventures de cordes à laquelle je n’ai jamais été conviée.
L’engagement est simple, je lui réserve un week-end par mois pour s’apprendre mutuellement et elle, elle m’emmène à Moscou.
C’est une histoire de visa, de formalités, de co-voiturage, de panne de voiture, de tensions, de douleurs, d’efforts, de partage, d’échange et d’émotions.
C’est l’histoire d’une complicité naissante, celle qui naît de la vraie volonté de se connaître (reconnaître ?).
La première fois que nos vies se sont percutées, elle a clairement posé les choses et moi, je lui ai timidement demandé de me faire une petite place dans sa vie.
La place, elle me l’a donnée, dans sa détermination à “nous” faire une place.
Il y a une belle ironie à ce petit bout de femme serbe qui emmène une femme née à Alger avec le crâne à moitié rasé et des dreads orange dans la Russie stricte et homophobe de Poutine pour y donner une prestation BDSMment sensuelle de cordes.
Il y a une belle harmonie à ce que la vie nous ait placées sur le chemin l’une de l’autre : Elle avec ses failles cachées et moi avec ce trou béant dans le cœur.
Elle a poussé les choses autour d’elle pour me préparer un petit nid, elle m’a laissé le temps d’y prendre des marques, m’y a donné des repères pour m’orienter, m’a appris et permis de la lire.
Tout doucement, elle m’a laissé sortir de ma coquille, prendre confiance, apprendre de moi au travers de la confiance spontanée qu’elle m’offrait. Elle m’a porté avec sa douce assurance, cette certitude sereine et je n’existe ainsi que dans ses yeux.
Jeudi 10 avril.
Elle m’arrive de Limoges à la maison pour la première fois, je lui montre mon petit monde comme elle m’a offert le sien. Le temps nous talonne comme tous le long de cette aventure, il est question de dormir une poignée d’heures.
Vendredi 11 avril.
Réveil à 2h du matin, expédition sur Paris vers 3h pour une arrivée souhaitée à 5h30 à Charles-De-Gaulle. A partir de ce moment-là, la notion de temps qui passe ou d’horaires devient abstraite et s’évanouit dans le tourbillon du week-end.
Nous attendons l’enregistrement des bagages avec une première photo de la longue série de photos : Ludmilla & sand à ..., à l’aéroport, dans l’avion, en Russie, à l’hôtel, devant la neige, etc.
Sa tension palpable va s’évanouir au fur et à mesure qu’elle atteint ses objectifs.
Phase 1 : enregistrer les bagages sans excèdent de poids = accompli.
Le temps file, s’échappe, passage en douane moins impressionnant que prévu : pieds nus, sans ceinture, sac, électronique et vêtements sagement rangés dans des bacs séparés.
Nous voilà déjà dans le premier avion, nous tombons comme des souches pour se réveiller pour le transit via Varsovie (mon ¼ de sang polonais bouillonne toujours un peu quand j’effleure la Pologne, patrie du patriarche, cet arrière-grand père parti de Varsovie, justement).
Passage de douane stressant où la douanière décide que mon passeport est un faux, le retourne de tous les côtés, l’inspecte 100 fois à la loupe et semble se focaliser sur la photo.
Elle regarde la photo, elle me regarde, elle recommence en plissant les yeux et je comprends qu’elle ne me reconnaît pas, qu’elle pense que ce passeport n’est pas le mien.
Grand moment d’injustice, comment prouver que l’on est bien soi-même ?
Je retire le bandeau pudique qui me sert à cacher mon crâne rasé dans la vie normée et l’utilise pour tirer mes cheveux en arrière comme sur la photo réglementée de mon passeport.
Elle continue de me dévisager pour revenir sur le passeport, plisse encore les yeux, vérifie encore quelque chose avec sa loupe et finalement, décide enfin de me laisser passer.
Mila m’attend de l’autre côté, je crois qu’une fraction de seconde elle a cru que je ne passerais pas (ça sera mon tour plus tard dans le voyage). Foncer dans l’aéroport, trouver le point de transit, récupérer les cartes d’embarquement, chercher la porte d’embarquement, entendre un appel pour nos noms, courir dans le terminal, arriver essoufflées, s'engouffrer dans l’avion pour la dernière partie du voyage.
Descendre sur Moscou, discerner les restants de neige et de glace sur les plans d’eau, voir ces forêts, ce gigantisme de la ville, se poser, faire une queue interminable au contrôle des passeports, récupérer les valises et se faire arrêter par un type en civil pour un contrôle de nos bagages à la douane.
Voir la tête ahuri du gars qui sort les bouquins de mon sac et semble perplexe devant mon cahier de coloriage, entendre qu’ils ennuient Mila sur son passeport qui ne correspond pas au pays de son départ, l’entendre elle leur parler d’espace Shengen, d’Europe et de libre circulation, regarder les gars ouvrir sa valise, et en sortir les cordes de façon suspicieuse, les sentir devenir carrément inquiets face à la masse de mousquetons, écouter Mila leur expliquer les cordes, leur montrer des photos sur son portable et les inviter à la prestation, contempler les gars se décomposer à mesure qu’ils comprennent et finalement se faire presque dégager de la douane à coup de pieds si vite qu’ils en oublient de fouiller ma propre valise.
Galérer dans l’aéroport pour trouver notre point de rendez-vous, tenter de rouler une clope avec mon tabac à rouler me faire prendre la tête par un abruti qui pense que c’est un joint, avoir envie de lui rentrer dans le cul en lui répondant avec toute ma hargne “Tobacco !”
Se presser encore et finalement arriver dans un 4x4 où nous attendent déjà Nawashi Kanna & Kagu Ra.
Prendre la route vers Moscou dans ce début de printemps où la nature s’éveille à peine, encore grisée du sel de l’hiver et des neiges fondues. Retrouver le gigantisme de l’Est, dans tous ces contrastes, dans tous ces excès.
Se voir proposer un repas avant d’aller à l'hôtel, finir sur la marina de Moscou, prendre un délicat repas sur les bords du fleuve dans un soleil éclatant en découvrant les spécialités locales livrés aux soins d’un serveur d’une prévenance stupéfiante.
Fumer (enfin) sans que personne ne vienne me parler de “haschich”.
Simplement se poser et atterrir en terre moscovite.
Repartir vers l'hôtel pour y arriver 10 minutes avant l’heure d’aller au club, se jeter sous la douche et en sortir en un temps record. Aller au le club et enfin pouvoir ralentir un peu le rythme.
S’installer, profiter des spectacles, découvrir les gens. Passer une belle soirée dans la douceur d’un cocon sécurisant partageant les mêmes valeurs, les mêmes références, regarder les cordes des autres, parler des cordes avec les autres, échanger, partager.
Apprécier la très belle diversité des prestations proposées, se gorger de la diversité des interprétations des cordes, trouver les cordes et les gens Beaux.
Partir pour la Place Rouge au milieu de la nuit dans un minibus bondé avec des musiques de discothèque à fond, recevoir des cadeaux des organisateurs, partager encore des sourires, des rires, découvrir la ville derrière les vitres du minibus, l’animation perpétuelle d’une mégalopole qui ne dort jamais, reconnaître certains logos que la mondialisation rend universels au milieu de l’architecture soviétique, profiter de la ville de nuit.
Se garer, descendre du bus, suivre le mouvement sans bien savoir quoi et où, déboucher sur la Place Rouge, sentir le souffle se couper devant la force du spectacle, s’emplir les yeux de merveilleux, avancer vers la place en entendant des chansons traditionnelles russes, prendre des photos, rire encore, partager toujours.
Retourner au club, prendre un peu de temps et rentrer à l'hôtel après près de 20h de veille, s’endormir en étant déjà samedi.
Samedi 12 avril.
S’éveiller avec paresse pour aller prendre le très frugal petit déjeuner, se mettre TB3 en fond sonore, se régaler de veilles séries russes, chahuter en se chatouillant, se décider à trouver change et tabac, se faire expliquer le chemin par la réceptionniste, se promener dans le quartier, toucher le quotidien de la Russie moderne, prendre le temps de respirer calmement dans une ville différente et si riche de contradictions.
Rentrer à l'hôtel, préparer les affaires pour le show et retourner au club pour les tables rondes, passer un moment à échanger tous ensemble à partager et confronter nos visions des cordes, jouer à se libérer l’esprit en maintenant en équilibre des brindilles entre elles, assister à un merveilleux moment d’échange, scruter les sourires naître sur les lèvres des participants, apprécier l’offrande de la générosité d’un partage simple et tangible.
Parler cordes avec un sociologue japonais, fouiller en soi pour trouver des réponses à des questions que l’on ne s’est jamais posé, retracer le chemin de la contrainte en moi, y lire celui des cordes.
Être de nouveau rattrapées par le temps, courir, manger rapidement, faire un saut à l'hôtel reprendre les affaire et revenir pour le début des démonstrations.
Sentir sa tension monter, la voir s’agiter et régler les derniers détails de lumière, de musique, de placement du point de suspension, la laisser oublier le stress par sa volonté de gestion, lui sourire avec calme quand elle me parle de couettes que j’ai pourtant déjà faites.
Regarder un dernier show et commencer à m’échauffer consciencieusement une heure avant comme elle le souhaite.
Travailler mon dos de “vieille femme” parce que c’est toujours lui qui me fait souffrir dans les inversées, boire des quantités folles d’eau pour noyer d’éventuelles crampes, changer de vêtements, mettre mes rubans, retoucher le maquillage, aller pisser cent fois pour toute l’eau bue, chasser le trac qui monte au loin, lui sourire, oublier la foule et se concentrer sur soi.
Prendre ses affaires, les déposer dans la loge, se placer derrière le rideau et attendre le feu vert, monter sur scène accrochée à sa main, se centrer sur elle, sur cette main, oublier les spots, ne pas se troubler du petit brouhaha de la foule, ne pas écouter les déclencheurs des appareils, se focaliser à ne même plus entendre la musique.
Sentir ses mains se poser, les cordes commencer à voler, ressentir avec douleur l’intensité de sa tension, vouloir lui faire passer mon calme, tendre un doigt vers elle dans la mise en place du TK pour la frôler d’un petit geste rassurant, se laisser guider et finalement décoller du sol au moment précis où elle atterrit de son propre stress.
S’amuser de nos paradoxes qui font que quand je décolle, elle peut enfin se poser.
Sentir la lame sur ma peau quand elle déchire la robe, sentir l’énergie de ses gestes avec une sorte de prescience.
Suivre les mouvements, reconnaître un enchaînement pourtant répété qu’une seule fois, me bercer de ses cordes, me bercer de sa présence omnipotente, m'inonder d’elle, m’immerger en elle. Voyager à son gré, devenir sa poupée, me noyer de sa concentration, la sentir aussi focalisée sur moi que je le suis sur elle.
Tourner dans les cordes, sentir les milles façons dont elle s’amuse de moi, la deviner si proche et tellement concentrée, prendre consistance par la violence de son dynamisme. Discerner sa main ferme déchirer mon string comme nous en avions vaguement parlé le matin, la surprendre à me caresser, mordiller, titiller au gré d’un rythme que je n’entends pas.
Entendre et sentir les mousquetons se placer en lisière de moi, à la fois loin, à la fois proche.
Un dernier mousqueton sur mon plexus, je sais qu’elle va me redresser, décrocher encore une fois, perdre la notion du temps ou du lieu, sentir qu’elle place de nouvelles cordes et prépare une quatrième position qui n’était pas dans notre seule répétition de cet enchaînement, avoir une sensation de constat étonné en sourdine de moi et ne pas s’y attarder, la laisser me guider, parce qu’Elle sait.
Sentir les tensions de cordes s’échapper, deviner confusément que les choses vont s’arrêter, essayer d’entendre la musique sans vraiment la reconnaître, toucher le sol dans une sorte de réflexe, la sentir m’agenouiller, éprouver les cordes s’évanouir, me recomposer, ressaisir la réalité tout en restant noyée d’Elle.
Se trouver au moment de saluer, faire les gestes qu’elle m’a expliqué un peu plus tôt dans la soirée, rester dans la focalisation pour sortir de scène, l’aider à ramasser ses cordes, lui faire face et tomber dans ses bras avec une nécessité vitale, resaluer le public qui relance les applaudissements, quitter la scène, la voir submergée par son effort, sourire avec son regard pétillant de champagne, tomber encore dans ses bras et se laisser débordées par l’intensité du moment, pleurer calmement en partageant nos larmes comme nous partageons les cordes, avoir besoin régulièrement de revenir l’une vers l’autre, de se toucher, de maintenir le contact, de prolonger l’instant.
Terminer de ranger et décider d’avoir bien mérité de fumer, s’installer sur un canapé, rester lovées l’une contre l’autre, écouter vaguement les gens qui viennent parler, qui veulent échanger et qui sont pourtant si loin, sourire, et toujours revenir vers elle, pour un geste tendre, pour un échange de regard, pour garder la tangibilité de notre échange.
Enfin réussir à se décoller un peu l’une de l’autre pour reprendre une sociabilité normale, retrouver les autres, échanger, partager, discuter, profiter du moment présent dans toute son authenticité.
Voir encore le temps s’échapper, retourner à l'hôtel pour une micro-nuit.
Dimanche 13 avril.
S’éveiller pour le si triste petit déjeuner, se préparer, refaire les valises, manger, trouver le taxi, se faire aider par une charmante Sacha, rouler vers la gare, prendre les billets avec l’aide d’un agent de sécurité prévenant, attendre le train, monter dans le train, descendre à l’aéroport, se faire encore démonter une valise à la douane, enregistrer les bagages, faire le contrôle des passeports, courir dans le duty free pour lâcher les derniers roubles et manger, monter dans le premier avion,
être rattrapées par le sommeil, faire le transit en Pologne, passer la rigide douane de l’espace Shengen pieds nus, en avoir marre de retirer ses chaussures à chaque contrôle, trouver l’espace fumeur, enchaîner avec l’embarquement, prendre un énorme coup de stress quand elle restera bloquée de longues minutes sur un bug informatique avant de pouvoir monter dans l’avion, comater pendant le vol, arriver à Paris,
ressortir pratiquement au même endroit que nous avions embarqué le vendredi, refaire le chemin en sens inverse, récupérer les valises et finir de détricoter notre voyage en ressortant exactement par la même porte que celle par laquelle nous étions entrées, moins de 72 heures après.
Retrouver Fab, monter dans la voiture, essayer de raconter avec les idées qui rebondissent dans tous les sens avec la fatigue, enchaîner le chemin retour, la faire manger vite-fait pour qu’elle puisse terminer la fin de son périple de retour.
Voir sa petite voiture blanche partir dans la nuit, une dernière main tendue, des warning qui s’allument et la voilà disparue.
Je n’ai pas une seule marque sur moi, juste le ressenti de sa force, le parfum de sa présence autour de moi, les milles mots de remerciements mutuels que nous ne cessons d’échanger et savoir qu’elle m’a belle et bien fait une place.
Écrire ses mots en pleurant doucement, de fatigue, d’émotions sur la force de ce qui s’est construit entre nous au long de cette aventure, ressentir une infinie gratitude et savoir qu’elle est partagée. Savoir que dans un coin de mon cœur restera à jamais un endroit spécial noyé par la douceur et la confiance dont elle m’entoure.
Revoir milles images défilées devant mes yeux, toutes ponctuées du sourire pétillant de sa générosité.
Trouver un premier mail d’ami qui demande : “comment ça s’est passé ?”.
Répondre que je ne connais pas de mots pour raconter mon week-end, se faire répondre qu’il faut en inventer et choisir de lui écrire que le week-end fut : Ludmilesque.
A ma merveilleuse, la plus pétillante des femmes, mon unique champagne serbe.
Parce qu’aucun mot ne sera jamais à la hauteur de la force de ce que tu me donnes.
Crédits :
cordes : Ludmila Metresa/Ropes
photos : http://jazzlover.ru - http://darkside.ru/
Un soir d’hiver à quelques jours de Noël, un coup de fil du Portugal pour me proposer la plus dingue des aventures de cordes à laquelle je n’ai jamais été conviée.
L’engagement est simple, je lui réserve un week-end par mois pour s’apprendre mutuellement et elle, elle m’emmène à Moscou.
C’est une histoire de visa, de formalités, de co-voiturage, de panne de voiture, de tensions, de douleurs, d’efforts, de partage, d’échange et d’émotions.
C’est l’histoire d’une complicité naissante, celle qui naît de la vraie volonté de se connaître (reconnaître ?).
La première fois que nos vies se sont percutées, elle a clairement posé les choses et moi, je lui ai timidement demandé de me faire une petite place dans sa vie.
La place, elle me l’a donnée, dans sa détermination à “nous” faire une place.
Il y a une belle ironie à ce petit bout de femme serbe qui emmène une femme née à Alger avec le crâne à moitié rasé et des dreads orange dans la Russie stricte et homophobe de Poutine pour y donner une prestation BDSMment sensuelle de cordes.
Il y a une belle harmonie à ce que la vie nous ait placées sur le chemin l’une de l’autre : Elle avec ses failles cachées et moi avec ce trou béant dans le cœur.
Elle a poussé les choses autour d’elle pour me préparer un petit nid, elle m’a laissé le temps d’y prendre des marques, m’y a donné des repères pour m’orienter, m’a appris et permis de la lire.
Tout doucement, elle m’a laissé sortir de ma coquille, prendre confiance, apprendre de moi au travers de la confiance spontanée qu’elle m’offrait. Elle m’a porté avec sa douce assurance, cette certitude sereine et je n’existe ainsi que dans ses yeux.
Jeudi 10 avril.
Elle m’arrive de Limoges à la maison pour la première fois, je lui montre mon petit monde comme elle m’a offert le sien. Le temps nous talonne comme tous le long de cette aventure, il est question de dormir une poignée d’heures.
Vendredi 11 avril.
Nous attendons l’enregistrement des bagages avec une première photo de la longue série de photos : Ludmilla & sand à ..., à l’aéroport, dans l’avion, en Russie, à l’hôtel, devant la neige, etc.
Sa tension palpable va s’évanouir au fur et à mesure qu’elle atteint ses objectifs.
Phase 1 : enregistrer les bagages sans excèdent de poids = accompli.
Le temps file, s’échappe, passage en douane moins impressionnant que prévu : pieds nus, sans ceinture, sac, électronique et vêtements sagement rangés dans des bacs séparés.
Nous voilà déjà dans le premier avion, nous tombons comme des souches pour se réveiller pour le transit via Varsovie (mon ¼ de sang polonais bouillonne toujours un peu quand j’effleure la Pologne, patrie du patriarche, cet arrière-grand père parti de Varsovie, justement).
Passage de douane stressant où la douanière décide que mon passeport est un faux, le retourne de tous les côtés, l’inspecte 100 fois à la loupe et semble se focaliser sur la photo.
Elle regarde la photo, elle me regarde, elle recommence en plissant les yeux et je comprends qu’elle ne me reconnaît pas, qu’elle pense que ce passeport n’est pas le mien.
Grand moment d’injustice, comment prouver que l’on est bien soi-même ?
Je retire le bandeau pudique qui me sert à cacher mon crâne rasé dans la vie normée et l’utilise pour tirer mes cheveux en arrière comme sur la photo réglementée de mon passeport.
Elle continue de me dévisager pour revenir sur le passeport, plisse encore les yeux, vérifie encore quelque chose avec sa loupe et finalement, décide enfin de me laisser passer.
Mila m’attend de l’autre côté, je crois qu’une fraction de seconde elle a cru que je ne passerais pas (ça sera mon tour plus tard dans le voyage). Foncer dans l’aéroport, trouver le point de transit, récupérer les cartes d’embarquement, chercher la porte d’embarquement, entendre un appel pour nos noms, courir dans le terminal, arriver essoufflées, s'engouffrer dans l’avion pour la dernière partie du voyage.
Descendre sur Moscou, discerner les restants de neige et de glace sur les plans d’eau, voir ces forêts, ce gigantisme de la ville, se poser, faire une queue interminable au contrôle des passeports, récupérer les valises et se faire arrêter par un type en civil pour un contrôle de nos bagages à la douane.
Voir la tête ahuri du gars qui sort les bouquins de mon sac et semble perplexe devant mon cahier de coloriage, entendre qu’ils ennuient Mila sur son passeport qui ne correspond pas au pays de son départ, l’entendre elle leur parler d’espace Shengen, d’Europe et de libre circulation, regarder les gars ouvrir sa valise, et en sortir les cordes de façon suspicieuse, les sentir devenir carrément inquiets face à la masse de mousquetons, écouter Mila leur expliquer les cordes, leur montrer des photos sur son portable et les inviter à la prestation, contempler les gars se décomposer à mesure qu’ils comprennent et finalement se faire presque dégager de la douane à coup de pieds si vite qu’ils en oublient de fouiller ma propre valise.
Galérer dans l’aéroport pour trouver notre point de rendez-vous, tenter de rouler une clope avec mon tabac à rouler me faire prendre la tête par un abruti qui pense que c’est un joint, avoir envie de lui rentrer dans le cul en lui répondant avec toute ma hargne “Tobacco !”
Se presser encore et finalement arriver dans un 4x4 où nous attendent déjà Nawashi Kanna & Kagu Ra.
Prendre la route vers Moscou dans ce début de printemps où la nature s’éveille à peine, encore grisée du sel de l’hiver et des neiges fondues. Retrouver le gigantisme de l’Est, dans tous ces contrastes, dans tous ces excès.
Se voir proposer un repas avant d’aller à l'hôtel, finir sur la marina de Moscou, prendre un délicat repas sur les bords du fleuve dans un soleil éclatant en découvrant les spécialités locales livrés aux soins d’un serveur d’une prévenance stupéfiante.
Fumer (enfin) sans que personne ne vienne me parler de “haschich”.
Simplement se poser et atterrir en terre moscovite.
Repartir vers l'hôtel pour y arriver 10 minutes avant l’heure d’aller au club, se jeter sous la douche et en sortir en un temps record. Aller au le club et enfin pouvoir ralentir un peu le rythme.
S’installer, profiter des spectacles, découvrir les gens. Passer une belle soirée dans la douceur d’un cocon sécurisant partageant les mêmes valeurs, les mêmes références, regarder les cordes des autres, parler des cordes avec les autres, échanger, partager.
Apprécier la très belle diversité des prestations proposées, se gorger de la diversité des interprétations des cordes, trouver les cordes et les gens Beaux.
Partir pour la Place Rouge au milieu de la nuit dans un minibus bondé avec des musiques de discothèque à fond, recevoir des cadeaux des organisateurs, partager encore des sourires, des rires, découvrir la ville derrière les vitres du minibus, l’animation perpétuelle d’une mégalopole qui ne dort jamais, reconnaître certains logos que la mondialisation rend universels au milieu de l’architecture soviétique, profiter de la ville de nuit.
Se garer, descendre du bus, suivre le mouvement sans bien savoir quoi et où, déboucher sur la Place Rouge, sentir le souffle se couper devant la force du spectacle, s’emplir les yeux de merveilleux, avancer vers la place en entendant des chansons traditionnelles russes, prendre des photos, rire encore, partager toujours.
Retourner au club, prendre un peu de temps et rentrer à l'hôtel après près de 20h de veille, s’endormir en étant déjà samedi.
Samedi 12 avril.
S’éveiller avec paresse pour aller prendre le très frugal petit déjeuner, se mettre TB3 en fond sonore, se régaler de veilles séries russes, chahuter en se chatouillant, se décider à trouver change et tabac, se faire expliquer le chemin par la réceptionniste, se promener dans le quartier, toucher le quotidien de la Russie moderne, prendre le temps de respirer calmement dans une ville différente et si riche de contradictions.
Rentrer à l'hôtel, préparer les affaires pour le show et retourner au club pour les tables rondes, passer un moment à échanger tous ensemble à partager et confronter nos visions des cordes, jouer à se libérer l’esprit en maintenant en équilibre des brindilles entre elles, assister à un merveilleux moment d’échange, scruter les sourires naître sur les lèvres des participants, apprécier l’offrande de la générosité d’un partage simple et tangible.
Parler cordes avec un sociologue japonais, fouiller en soi pour trouver des réponses à des questions que l’on ne s’est jamais posé, retracer le chemin de la contrainte en moi, y lire celui des cordes.
Être de nouveau rattrapées par le temps, courir, manger rapidement, faire un saut à l'hôtel reprendre les affaire et revenir pour le début des démonstrations.
Sentir sa tension monter, la voir s’agiter et régler les derniers détails de lumière, de musique, de placement du point de suspension, la laisser oublier le stress par sa volonté de gestion, lui sourire avec calme quand elle me parle de couettes que j’ai pourtant déjà faites.
Regarder un dernier show et commencer à m’échauffer consciencieusement une heure avant comme elle le souhaite.
Travailler mon dos de “vieille femme” parce que c’est toujours lui qui me fait souffrir dans les inversées, boire des quantités folles d’eau pour noyer d’éventuelles crampes, changer de vêtements, mettre mes rubans, retoucher le maquillage, aller pisser cent fois pour toute l’eau bue, chasser le trac qui monte au loin, lui sourire, oublier la foule et se concentrer sur soi.
Prendre ses affaires, les déposer dans la loge, se placer derrière le rideau et attendre le feu vert, monter sur scène accrochée à sa main, se centrer sur elle, sur cette main, oublier les spots, ne pas se troubler du petit brouhaha de la foule, ne pas écouter les déclencheurs des appareils, se focaliser à ne même plus entendre la musique.
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Sentir ses mains se poser, les cordes commencer à voler, ressentir avec douleur l’intensité de sa tension, vouloir lui faire passer mon calme, tendre un doigt vers elle dans la mise en place du TK pour la frôler d’un petit geste rassurant, se laisser guider et finalement décoller du sol au moment précis où elle atterrit de son propre stress.
S’amuser de nos paradoxes qui font que quand je décolle, elle peut enfin se poser.
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Terminer de ranger et décider d’avoir bien mérité de fumer, s’installer sur un canapé, rester lovées l’une contre l’autre, écouter vaguement les gens qui viennent parler, qui veulent échanger et qui sont pourtant si loin, sourire, et toujours revenir vers elle, pour un geste tendre, pour un échange de regard, pour garder la tangibilité de notre échange.
Enfin réussir à se décoller un peu l’une de l’autre pour reprendre une sociabilité normale, retrouver les autres, échanger, partager, discuter, profiter du moment présent dans toute son authenticité.
Voir encore le temps s’échapper, retourner à l'hôtel pour une micro-nuit.
Dimanche 13 avril.
S’éveiller pour le si triste petit déjeuner, se préparer, refaire les valises, manger, trouver le taxi, se faire aider par une charmante Sacha, rouler vers la gare, prendre les billets avec l’aide d’un agent de sécurité prévenant, attendre le train, monter dans le train, descendre à l’aéroport, se faire encore démonter une valise à la douane, enregistrer les bagages, faire le contrôle des passeports, courir dans le duty free pour lâcher les derniers roubles et manger, monter dans le premier avion,
être rattrapées par le sommeil, faire le transit en Pologne, passer la rigide douane de l’espace Shengen pieds nus, en avoir marre de retirer ses chaussures à chaque contrôle, trouver l’espace fumeur, enchaîner avec l’embarquement, prendre un énorme coup de stress quand elle restera bloquée de longues minutes sur un bug informatique avant de pouvoir monter dans l’avion, comater pendant le vol, arriver à Paris,
ressortir pratiquement au même endroit que nous avions embarqué le vendredi, refaire le chemin en sens inverse, récupérer les valises et finir de détricoter notre voyage en ressortant exactement par la même porte que celle par laquelle nous étions entrées, moins de 72 heures après.
Retrouver Fab, monter dans la voiture, essayer de raconter avec les idées qui rebondissent dans tous les sens avec la fatigue, enchaîner le chemin retour, la faire manger vite-fait pour qu’elle puisse terminer la fin de son périple de retour.
Voir sa petite voiture blanche partir dans la nuit, une dernière main tendue, des warning qui s’allument et la voilà disparue.
Je n’ai pas une seule marque sur moi, juste le ressenti de sa force, le parfum de sa présence autour de moi, les milles mots de remerciements mutuels que nous ne cessons d’échanger et savoir qu’elle m’a belle et bien fait une place.
Écrire ses mots en pleurant doucement, de fatigue, d’émotions sur la force de ce qui s’est construit entre nous au long de cette aventure, ressentir une infinie gratitude et savoir qu’elle est partagée. Savoir que dans un coin de mon cœur restera à jamais un endroit spécial noyé par la douceur et la confiance dont elle m’entoure.
Revoir milles images défilées devant mes yeux, toutes ponctuées du sourire pétillant de sa générosité.
Trouver un premier mail d’ami qui demande : “comment ça s’est passé ?”.
Répondre que je ne connais pas de mots pour raconter mon week-end, se faire répondre qu’il faut en inventer et choisir de lui écrire que le week-end fut : Ludmilesque.
A ma merveilleuse, la plus pétillante des femmes, mon unique champagne serbe.
Parce qu’aucun mot ne sera jamais à la hauteur de la force de ce que tu me donnes.
Crédits :
cordes : Ludmila Metresa/Ropes
photos : http://jazzlover.ru - http://darkside.ru/
vendredi 14 mars 2014
Limoges #4, Moscow Knot
Un départ difficile, B. a abandonné sa ligne régulière Chablis/Toulouse et je peine à trouver un co-voiturage. Finalement, j’arriverais à Blessac, ville dont j’ignore tout, pour finir en train.
Le co-voiturage se passe tranquillement avec une dame d’une cinquantaine d’années et deux jeunots qui défendent tous les mêmes valeurs de partage et d’échange du co-voiturage.
Comme à chaque fois que cela coule de source avec les co-voitureurs, je me dis que je ne saurais plus voyager autrement.
C’est la première fois que je fais ce voyage de jour, je me régale tout le trajet en notant châteaux ou friches urbaines mentalement avec l’espoir, un jour, de prendre le temps de refaire la route en la découvrant.
Je suis déposée à la gare de Blessac, un petit bled au milieu d’un bocage peuplé de moutons, le printemps et le soleil donne un aspect bucolique au lieu. Mon train repart à peine une demi-heure plus tard : inespéré.
J'envoie un dernier texto à Mila pour lui donner l’horaire de mon train et je m’amuse d’arriver pour la première fois à cette gare de Limoges que je connais si bien et à laquelle je n’étais jamais arrivée en train.
Le train chemine à flanc de coteaux le long d’une rivière, entre forêts et falaises, toute la journée semble placée sous une sorte d’harmonie.
Mon voisin s’agite, le paysage se fait plus urbain, Limoges se dessine, je sors du train et découvre la gare de l’intérieur pour la première fois. Je sors et avance tranquillement vers le petit parking qui sert autant aux co-voitureurs qu’aux passagers SNCF.
Une main s’agite vers moi avec au bout cet éternel sourire qui pétille.
Retrouvailles, nous nous étions quittées, moulues d’un week-end fatiguant d'entraînement difficile sur un visa refusé et une courroie cassée…
C’est toujours merveilleux de retrouver sa spontanéité, et ce sourire qui nous fait tous chavirer.
La Mila-mobile roule mieux que jamais et se faufile dans Limoges pour nous ramener chez elle, dans un décor que je connais et que j’ai fait mien, tout est familier et rassurant, ici, maintenant. Même si il manque cet immense sapin qui était là, la première fois où je suis venue, quand on parlait encore d’hiver et qu’aujourd’hui, je suis en manches courtes.
Arrivée, chez elle, on se pose, cause un peu, reprise de marques et elle propose de valider le dernier enchaînement que nous avions programmé.
La play-list démarre, play-list dont je connais les premières et les dernières notes, les autres appartiennent aux cordes et m’échappent trop.
Première pose sans souci et basculement en inversé, la corde mort, je sers les dents, j’essaye d’oublier la douleur, d’accepter la douleur qui se transforme en flèche et pulse de partout en moi.
Ma hanche devient mon centre, je lâche un cri, un couinement, je ne sais pas quoi mais quelque chose qu’elle reconnaît comme une marque d’inconfort majeur.
Elle me descend sans poser plus de questions et quand finalement au sol, les tensions s'apaisent, que la douleur devient sourdine, je lui désigne mon os iliaque gauche sur lequel se trouve un nœud que j’identifie comme cause de ma douleur, elle retire la corde et baisse mon short pour dévoiler une belle marque qui me dédouane un peu de ma sensibilité.
Fin de soirée, tranquille à se poser, reposer, sustenter.
Le samedi démarre sur les chapeaux de roues, on décide de visiter le Emmaüs local, sortir de Limoges par les petites routes, succession de paysages où la douceur de vivre est une évidence, arriver sur place, découvrir qu’il existe une boutique “plus grande” en ville, repartir de l’autre côté, courir après le temps qui s’échappe pour coller aux impératifs horaires.
Elle me dépose à Emmaüs intra-muros, rendez-vous chez elle, j’ai les clefs et il suffit de suivre la cathédrale. Je fouine dans les lieux, découvre un des plus beaux Emmaüs que je n’ai jamais visité, farfouille un peu et m’échappe de la foule trop dense pour repartir en passant par le marché vu en arrivant. Il me rappelle celui de Bernon, quand la vie se coulait dans la misère de l’abandon de nos quartiers, nostalgie d’une époque où l’insécurité nous rendait tous frères.
Mon chemin se poursuit dans une ville calme et ensoleillée, je reconnais facilement certains axes et mes pas me ramènent naturellement vers chez elle. J’arrive un peu avant elle, donne un petit coup dans l’appart et range mes affaires en l’attendant.
Quand elle rentre, elle propose un deuxième essai avant le repas, ma marque a pris une couleur violacée et j’anticipe avec anxiété de la réveiller. Elle décale le nœud vers l’extérieur comme nous l’avons convenu la veille. Mais alors qu’elle commence à peine à me basculer, je devine la douleur revenir, si identique que je crois que le nœud n’est pas déplacé. L’anxiété m’emmène et je n’essaye même pas de tenir, tellement je suis sûre de ne pas y arriver.
Elle me ramène au sol, propose un petit break et l’essai de l’alternative que nous avons anticipée. Cette fois, les cordes volent sur moi, autour de moi et je ne réalise même pas que nous avons fait 3 postures quand elle me pose à terre.
Rassurées sur notre option alternative, nous décidons de jeter l’éponge pour le samedi et de retourner explorer notre trouvaille de la journée où elle trouvera finalement la veste qu’elle voulait.
Retour à l’appart pour se faire co-voiturer par S. pour que Mila profite de son anniversaire en petit comité chez J. Soirée fofolle où J. gardera une place privilégiée pour ses diverses interprétations particulièrement uniques de Blanche-Neige et les 7 nains ou de Fantômas.
Début de dimanche tranquille et recherche d’un co-voiturage qui ne parte pas à 4h du matin pour moi. On se décide à retenter notre nouvel enchaînement, si ça passe dans un dimanche matin moulu de fatigue, ça passera partout.
S. vient gentiment nous faire des photos de backstage.
La musique démarre, la mémoire du corps parle avant même que les cordes ne soient vraiment en place, je reconnais les passages de cordes qui me donne un sentiment de précision nette et sécurisante.
Au fil des mois, nous nous sommes apprises, elle sait mes limites et je devine/anticipe ses actions. Laisser couler les cordes, suivre le son, s’absorber en soi pour devenir sur-vigilante à elle, sentir les gestes en amont et y participer.
J’aime qu’elle accepte mon anticipation comme une vraie collaboration entre nous, un échange. J’ai connu des encordeurs que cela contrariaient qui refusaient cette sorte d’investissement comme si il les amputait de quelque chose et c’est moi qu’ils amputaient en le refusant.
Laisser les bras s’ankyloser et ne garder que la conscience du support, sentir toute l’acuité de sa concentration, se laisser porter par l’encordeuse.
Je me balance dans mon harnais et le bercement termine de me décoller au moment où elle soulève mes pieds du sol. Le reste ne m’appartient plus, elle me bascule, bouscule, me manipule et m’articule. Les tensions se mettent en place, le corps répond en écho, une sorte d’harmonie qui n’a plus ni haut, ni bas.
A un moment, quelque chose me frôle, je ne comprends pas vraiment ce que c’est et finalement, ça n’a pas tellement d’importance où je suis. Je comprendrais en redescendant au propre comme au figuré que c’était de la bougie.
Elle s’amuse de moi, je ne suis même pas sûre qu’elle écoute vraiment la musique, elle place des cordes, je la devine à perfectionner les postures mais tout est en lisière de moi, focalisée sur les points de tension à m’en oublier.
Puis de nouveau, la mémoire du corps prend le relai et me rappelle à moi quand les tensions diffèrent d’une façon subtile qui annonce la délivrance, le monde reprend réalité sous mes pieds, je ne reconnais pas la musique de fin, je ne sais pas où nous en sommes du temps, et ça n’a pas vraiment d’importance non plus.
Les cordes volent encore plus vite quand elle les ôte, à un moment, je pense que j’aimerais voir cela de l’extérieur, le monde s’amortit des cordes qu’elle m’ôte et finalement la dernière corde tombe, elle secoue mes bras et les ramène sur l’avant pour terminer de me redonner réalité.
Je l’entends qui parle à S., mais c’est trop loin de ma réalité quand je me recompose.
Sans bien savoir comment, je me retrouve à boire ma tisane en fumant une clope avec elles, on débriefe une dernière fois.
Et le reste de la journée s’envole avec une petite promenade en bord de Vienne où elle s’amuse à prendre les reflets de l’eau en photo pour un album “impressionniste” : le monde à l’envers.
J’aime qu’elle partage son œil de photographe comme elle partage ses cordes en me donnant une autre vision du monde.
Le texto de mon co-voitureur lance le chronomètre de retour, fin de ballade et la voilà qui file sur l’autoroute pour m’emmener au point de rendez-vous.
Ma dernière image d’elle reste cette petite voiture blanche qui file sur la route pour la ramener chez elle quand je pars avec un n-ième inconnu pour plusieurs heures de route.
Il y a comme de la nostalgie dans ce trajet-retour, une sorte de parenthèse qui se ferme, le début de la fin d’un des plus beaux projets de cordes où l’on m’ait donné l’occasion de participer.
Sur le chemin du retour avec cet inconnu, je repense à cette autre inconnue qui m’a invitée chez elle avec un enthousiasme débordant à la fin de l’année 2013 pour m’emmener dans ce projet fou et finalement me porter jusqu’en 2014.
Et elle qui me remercie sans cesse de mon investissement n’a sans doute pas mesure de combien ce projet m’aura portée et de combien il me portera, de ce que j’y ai appris de moi, des victoires que j’ai menées et de la richesse avec laquelle j’en ressors.
En regardant Facebook le lendemain, je verrais un texte de chanson à propos de sourire que lui aura posté J. et ça me fera chaud le cœur qu’on la voit tous ainsi : un sourire tellement éclatant qu’il en est pétillant : du champagne Serbe.
A Ludmilla, la seule Femme que je connaisse qui peut vous sortir une écharpe de miss et le béret qu’elle portait dans l’armée de la même armoire, mon paradoxe en reflet inversé de moi.
Crédits - Cordes : Ludmila Metresa/Ropes
Le co-voiturage se passe tranquillement avec une dame d’une cinquantaine d’années et deux jeunots qui défendent tous les mêmes valeurs de partage et d’échange du co-voiturage.
Comme à chaque fois que cela coule de source avec les co-voitureurs, je me dis que je ne saurais plus voyager autrement.
C’est la première fois que je fais ce voyage de jour, je me régale tout le trajet en notant châteaux ou friches urbaines mentalement avec l’espoir, un jour, de prendre le temps de refaire la route en la découvrant.
Je suis déposée à la gare de Blessac, un petit bled au milieu d’un bocage peuplé de moutons, le printemps et le soleil donne un aspect bucolique au lieu. Mon train repart à peine une demi-heure plus tard : inespéré.
J'envoie un dernier texto à Mila pour lui donner l’horaire de mon train et je m’amuse d’arriver pour la première fois à cette gare de Limoges que je connais si bien et à laquelle je n’étais jamais arrivée en train.
Le train chemine à flanc de coteaux le long d’une rivière, entre forêts et falaises, toute la journée semble placée sous une sorte d’harmonie.
Mon voisin s’agite, le paysage se fait plus urbain, Limoges se dessine, je sors du train et découvre la gare de l’intérieur pour la première fois. Je sors et avance tranquillement vers le petit parking qui sert autant aux co-voitureurs qu’aux passagers SNCF.
Une main s’agite vers moi avec au bout cet éternel sourire qui pétille.
Retrouvailles, nous nous étions quittées, moulues d’un week-end fatiguant d'entraînement difficile sur un visa refusé et une courroie cassée…
C’est toujours merveilleux de retrouver sa spontanéité, et ce sourire qui nous fait tous chavirer.
La Mila-mobile roule mieux que jamais et se faufile dans Limoges pour nous ramener chez elle, dans un décor que je connais et que j’ai fait mien, tout est familier et rassurant, ici, maintenant. Même si il manque cet immense sapin qui était là, la première fois où je suis venue, quand on parlait encore d’hiver et qu’aujourd’hui, je suis en manches courtes.
Arrivée, chez elle, on se pose, cause un peu, reprise de marques et elle propose de valider le dernier enchaînement que nous avions programmé.
La play-list démarre, play-list dont je connais les premières et les dernières notes, les autres appartiennent aux cordes et m’échappent trop.
Première pose sans souci et basculement en inversé, la corde mort, je sers les dents, j’essaye d’oublier la douleur, d’accepter la douleur qui se transforme en flèche et pulse de partout en moi.
Ma hanche devient mon centre, je lâche un cri, un couinement, je ne sais pas quoi mais quelque chose qu’elle reconnaît comme une marque d’inconfort majeur.
Elle me descend sans poser plus de questions et quand finalement au sol, les tensions s'apaisent, que la douleur devient sourdine, je lui désigne mon os iliaque gauche sur lequel se trouve un nœud que j’identifie comme cause de ma douleur, elle retire la corde et baisse mon short pour dévoiler une belle marque qui me dédouane un peu de ma sensibilité.
Fin de soirée, tranquille à se poser, reposer, sustenter.
Le samedi démarre sur les chapeaux de roues, on décide de visiter le Emmaüs local, sortir de Limoges par les petites routes, succession de paysages où la douceur de vivre est une évidence, arriver sur place, découvrir qu’il existe une boutique “plus grande” en ville, repartir de l’autre côté, courir après le temps qui s’échappe pour coller aux impératifs horaires.
Elle me dépose à Emmaüs intra-muros, rendez-vous chez elle, j’ai les clefs et il suffit de suivre la cathédrale. Je fouine dans les lieux, découvre un des plus beaux Emmaüs que je n’ai jamais visité, farfouille un peu et m’échappe de la foule trop dense pour repartir en passant par le marché vu en arrivant. Il me rappelle celui de Bernon, quand la vie se coulait dans la misère de l’abandon de nos quartiers, nostalgie d’une époque où l’insécurité nous rendait tous frères.
Mon chemin se poursuit dans une ville calme et ensoleillée, je reconnais facilement certains axes et mes pas me ramènent naturellement vers chez elle. J’arrive un peu avant elle, donne un petit coup dans l’appart et range mes affaires en l’attendant.
Quand elle rentre, elle propose un deuxième essai avant le repas, ma marque a pris une couleur violacée et j’anticipe avec anxiété de la réveiller. Elle décale le nœud vers l’extérieur comme nous l’avons convenu la veille. Mais alors qu’elle commence à peine à me basculer, je devine la douleur revenir, si identique que je crois que le nœud n’est pas déplacé. L’anxiété m’emmène et je n’essaye même pas de tenir, tellement je suis sûre de ne pas y arriver.
Elle me ramène au sol, propose un petit break et l’essai de l’alternative que nous avons anticipée. Cette fois, les cordes volent sur moi, autour de moi et je ne réalise même pas que nous avons fait 3 postures quand elle me pose à terre.
Rassurées sur notre option alternative, nous décidons de jeter l’éponge pour le samedi et de retourner explorer notre trouvaille de la journée où elle trouvera finalement la veste qu’elle voulait.
Retour à l’appart pour se faire co-voiturer par S. pour que Mila profite de son anniversaire en petit comité chez J. Soirée fofolle où J. gardera une place privilégiée pour ses diverses interprétations particulièrement uniques de Blanche-Neige et les 7 nains ou de Fantômas.
Début de dimanche tranquille et recherche d’un co-voiturage qui ne parte pas à 4h du matin pour moi. On se décide à retenter notre nouvel enchaînement, si ça passe dans un dimanche matin moulu de fatigue, ça passera partout.
S. vient gentiment nous faire des photos de backstage.
La musique démarre, la mémoire du corps parle avant même que les cordes ne soient vraiment en place, je reconnais les passages de cordes qui me donne un sentiment de précision nette et sécurisante.
Au fil des mois, nous nous sommes apprises, elle sait mes limites et je devine/anticipe ses actions. Laisser couler les cordes, suivre le son, s’absorber en soi pour devenir sur-vigilante à elle, sentir les gestes en amont et y participer.
J’aime qu’elle accepte mon anticipation comme une vraie collaboration entre nous, un échange. J’ai connu des encordeurs que cela contrariaient qui refusaient cette sorte d’investissement comme si il les amputait de quelque chose et c’est moi qu’ils amputaient en le refusant.
Laisser les bras s’ankyloser et ne garder que la conscience du support, sentir toute l’acuité de sa concentration, se laisser porter par l’encordeuse.
Je me balance dans mon harnais et le bercement termine de me décoller au moment où elle soulève mes pieds du sol. Le reste ne m’appartient plus, elle me bascule, bouscule, me manipule et m’articule. Les tensions se mettent en place, le corps répond en écho, une sorte d’harmonie qui n’a plus ni haut, ni bas.
A un moment, quelque chose me frôle, je ne comprends pas vraiment ce que c’est et finalement, ça n’a pas tellement d’importance où je suis. Je comprendrais en redescendant au propre comme au figuré que c’était de la bougie.
Elle s’amuse de moi, je ne suis même pas sûre qu’elle écoute vraiment la musique, elle place des cordes, je la devine à perfectionner les postures mais tout est en lisière de moi, focalisée sur les points de tension à m’en oublier.
Puis de nouveau, la mémoire du corps prend le relai et me rappelle à moi quand les tensions diffèrent d’une façon subtile qui annonce la délivrance, le monde reprend réalité sous mes pieds, je ne reconnais pas la musique de fin, je ne sais pas où nous en sommes du temps, et ça n’a pas vraiment d’importance non plus.
Les cordes volent encore plus vite quand elle les ôte, à un moment, je pense que j’aimerais voir cela de l’extérieur, le monde s’amortit des cordes qu’elle m’ôte et finalement la dernière corde tombe, elle secoue mes bras et les ramène sur l’avant pour terminer de me redonner réalité.
Je l’entends qui parle à S., mais c’est trop loin de ma réalité quand je me recompose.
Sans bien savoir comment, je me retrouve à boire ma tisane en fumant une clope avec elles, on débriefe une dernière fois.
Et le reste de la journée s’envole avec une petite promenade en bord de Vienne où elle s’amuse à prendre les reflets de l’eau en photo pour un album “impressionniste” : le monde à l’envers.
J’aime qu’elle partage son œil de photographe comme elle partage ses cordes en me donnant une autre vision du monde.
Le texto de mon co-voitureur lance le chronomètre de retour, fin de ballade et la voilà qui file sur l’autoroute pour m’emmener au point de rendez-vous.
Ma dernière image d’elle reste cette petite voiture blanche qui file sur la route pour la ramener chez elle quand je pars avec un n-ième inconnu pour plusieurs heures de route.
Il y a comme de la nostalgie dans ce trajet-retour, une sorte de parenthèse qui se ferme, le début de la fin d’un des plus beaux projets de cordes où l’on m’ait donné l’occasion de participer.
Sur le chemin du retour avec cet inconnu, je repense à cette autre inconnue qui m’a invitée chez elle avec un enthousiasme débordant à la fin de l’année 2013 pour m’emmener dans ce projet fou et finalement me porter jusqu’en 2014.
Et elle qui me remercie sans cesse de mon investissement n’a sans doute pas mesure de combien ce projet m’aura portée et de combien il me portera, de ce que j’y ai appris de moi, des victoires que j’ai menées et de la richesse avec laquelle j’en ressors.
En regardant Facebook le lendemain, je verrais un texte de chanson à propos de sourire que lui aura posté J. et ça me fera chaud le cœur qu’on la voit tous ainsi : un sourire tellement éclatant qu’il en est pétillant : du champagne Serbe.
A Ludmilla, la seule Femme que je connaisse qui peut vous sortir une écharpe de miss et le béret qu’elle portait dans l’armée de la même armoire, mon paradoxe en reflet inversé de moi.
Crédits - Cordes : Ludmila Metresa/Ropes
vendredi 21 février 2014
Limoges #3, Moscow Knot
C'est une des raisons qui m'a poussée à démarrer ce carnet de cordes.
Le web (et surtout Facebook) ne prend pas forcément soin de nos souvenirs. Il ne reste rien de ce week-end qu'une date manuscrite dans mon agenda, pas de photos, pas de report, tout s'est perdu sur un compte FB bloqué.
Les annotations de mon agenda m'aide à faire revenir la mémoire d'un week-end particulièrement désastreux.
J'arrive le vendredi dans la soirée par la ligne régulière de B. pour la dernière fois. Après il faudra trouver un autre co-voitureur...
Des répétitions difficiles, un nœud qui mord dans le harnais de bassin à l'intérieur de mon os iliaque et ne cesse de me faire couiner, écourtant les répétitions ou m'en donnant une anticipation négative.
Un samedi soir tranquille entre filles avec S. et J. que j'ai toujours plaisir à revoir depuis cette première visite à Limoges où elles avaient été très présentes.
Un passage éclair pour prendre un verre avec Ardonau qui refait encore de magnifiques photos de moi.
Un dimanche paisible et ensoleillé qui nous fait profiter de Limoges. Et où c'est elle qui veut faire des portraits de moi.
Et un retour commun sur Paris pour faire le visa avec arrivée apocalyptique sur Paris avec voyant allumé au tableau de bord et comportement "anormal" de la Mila-mobile.
Nous jetons les co-voitureuses là où c'est possible et partons à la pêche aux visas.
Je sortirais refoulée suite à un mauvais conseil de mon assureur. Vu les délais de prises de rendez-vous, mon visa est reporté à la première semaine de mars. Je lui promets de lui envoyer une photo dès que je l'aurais pour la rassurer.
Elle repart aussitôt avec l'angoisse que sa voiture ne redémarre pas.
Nous nous quittons tristes et déçues.
De ces moments difficiles qui soudent et forment les souvenirs.
Le web (et surtout Facebook) ne prend pas forcément soin de nos souvenirs. Il ne reste rien de ce week-end qu'une date manuscrite dans mon agenda, pas de photos, pas de report, tout s'est perdu sur un compte FB bloqué.
Les annotations de mon agenda m'aide à faire revenir la mémoire d'un week-end particulièrement désastreux.
J'arrive le vendredi dans la soirée par la ligne régulière de B. pour la dernière fois. Après il faudra trouver un autre co-voitureur...
Des répétitions difficiles, un nœud qui mord dans le harnais de bassin à l'intérieur de mon os iliaque et ne cesse de me faire couiner, écourtant les répétitions ou m'en donnant une anticipation négative.
Un samedi soir tranquille entre filles avec S. et J. que j'ai toujours plaisir à revoir depuis cette première visite à Limoges où elles avaient été très présentes.
Un passage éclair pour prendre un verre avec Ardonau qui refait encore de magnifiques photos de moi.
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| Photo : Ardonau ( http://ardonau-chiaroscuro.blogspot.fr/ ) |
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| Photo : Ludmila ( http://ludmila.kabook.fr/ ) |
Nous jetons les co-voitureuses là où c'est possible et partons à la pêche aux visas.
Je sortirais refoulée suite à un mauvais conseil de mon assureur. Vu les délais de prises de rendez-vous, mon visa est reporté à la première semaine de mars. Je lui promets de lui envoyer une photo dès que je l'aurais pour la rassurer.
Elle repart aussitôt avec l'angoisse que sa voiture ne redémarre pas.
Nous nous quittons tristes et déçues.
De ces moments difficiles qui soudent et forment les souvenirs.
vendredi 17 janvier 2014
Limoges #2, Moscow Knot
Je pars en terrain connu avec B., mon premier co-voitureur voir une ville que je connais, retrouver une nouvelle amie qui se découvre.
La route se passe tranquillement en causant avec les autres co-voitureurs en échangeant des avis sur les formules, en regardant un paysage de nuit qui se devine à peine dans le début de soirée.
J’arrive en gare de Limoges pour que B. puisse charger mon remplaçant dans la voiture pendant qu’ils continuent sur Toulouse.
Je la cherche du regard quand sa petite voiture blanche surgit d’un stop, une main se lève, je devine un sourire dans la pénombre. Retrouvailles, avec la vague sensation de ne pas être partie.
Retour chez elle, prise de marques, dîner et causeries.
La nuit se passe dans nos chaos respectifs, c’est une des choses que j’aime chez elle, nos rythmes de sommeil concordant, aussi insignifiant pour l’une que pour l’autre. Le lit ressemble à un champs de bataille où chacune de nous livre la sienne toutes les nuits. Avec tous nos fantômes, je me demande combien nous étions dans ce lit, finalement.
Éveil tranquille d’une journée de labeur, petit déjeuner, discussion autour de la musique et d’une play-list. Je n’ai pas vraiment d’avis, je n’utilise pas la musique pour partir dans les cordes. Le rythme de l’encordeur se suffit à lui-même. Je crois que c’est plus important pour elle ou pour l’histoire que l’on veut raconter pendant le show.
Elle propose dix milles choses et rien n’est franchement rédhibitoire alors je botte en touche.
Elle établit une première play-list, me ré-explique ce qu’elle souhaite et nous voilà, parties pour la première de nos répétitions. Elle en profite pour essayer une tenue pour elle, avec des grosses rangeos. La musique démarre, je sais plus précisément ce qu’elle veut et essaye d’anticiper ses mouvements pour l’aider au mieux à gagner cette course contre le temps qui se joue.
Les deux premières poses se passent assez facilement, sa concentration pulse autour de nous et me focalise sur elle. Je sens sa volonté, je sens son obstination tangiblement, physiquement, le rythme qu’elle s’impose, m’efface et s’impose à moi.
La troisième pose me stresse un peu et la lutte que je mène sur mon vertige est loin d’être gagnée. Elle ressent ma tension aussi parfaitement que je ressens la sienne et sort de sa concentration pour me soutenir et m’encourager.
Présente là où il faut, quand il faut, comme en lisière de moi, une présence certaine qui me tend son appui. Une morsure dans la cheville abrège la suspension et le retrait des cordes. Je rigole intérieurement d’avoir souri et tiré la langue sur une photo où la douleur pulsait tellement en moi.
Et pour une fois, j’ai très envie de la voir cette photo où la douleur n’apparaît pas.
Retour sur terre, débriefing, repas et pause promenade dans Limoges. Une promenade calme où elle me guide comme elle explique ses cordes en décrivant tout par anticipation, cela appartient à sa prévenance et j’aime cela chez elle, cette façon de toujours penser aux autres, même si je reconnais bien cette façon de s’oublier.
On s’arrête en haut des remparts, l’air est doux, les gens sont sur les bords de la Vienne, à profiter d’un hiver qui n’en est pas un. Elle jette un regard en bas et m’explique d’une voix posée mais résignée ce qu’elle voit, la façon dont elle le voit avec le filtre de sa propre histoire. Je trouve ça douloureux, pour elle, je le vois dans son regard comme un frémissement de pétillements qui brille comme l’éclat d’une larme, pour la 3° fois, ce jour-là.
Toujours cet élan de cueillir la larme qui perle et ma pudeur qui rejoint sa pudeur pour n’en souffler mot. Il n’y a rien à répondre à ce petit bout d’elle qu’elle vient de me donner, juste le prendre comme un petit trésor, une des épines de sa douleur.
Lui donner un petit sourire, parce que moi aussi, je vis la réalité à travers le calque de ma propre histoire, parce que moi aussi, je pense rationnellement à des choses auxquels les autres ne penseront jamais.
Et que moi aussi, ça me fatigue de filtrer la réalité, ainsi que j’aimerais bien ne pas y penser ou simplement ne pas penser. Sœur de douleur, on s’est bien trouvées.
Elle s’accroche à moi pour marcher avec ses talons, j’aime bien lui servir d’ancrage, j’aime bien le faire pour elle. Parce que son énergie à survivre ressemble tellement à la mienne, d’une autre façon. La ballade se termine, un petit goûter et nouvel essai en tenant compte de mes remarques précédentes, nous testons d’autres combinaisons de positions.
Je sens toujours physiquement sa concentration et je me fais la remarque que c’est aussi ce que j’aime en elle, elle m’emmène dans ses cordes, vraiment, et pas seulement dans les liens physiques qu’elle place sur moi. Elle m’emmène dans son voyage des cordes et je crois que c’est le seul encordeur qui m’ait emmené comme elle.
Je repense à cette fois où j’ai compris que je pouvais emmener l’encordeur par/dans mon voyage et j’ai la vague sensation d’avoir été utilisée, ainsi, par les autres.
D’avoir donné sans finalement vraiment recevoir. Avec elle, il y a comme une sorte de puissance dans ce qu’elle donne, une force douce mais ferme qui emmène, emporte, dérive.
Avec les cordes, elle devient pour moi une sorte de colosse capable de tout, je peux me lover dans sa main, je sais que sa bienveillance me portera, me poussera, m’arrachera le meilleur de moi parce qu’en face, elle me donne le meilleur d’elle et que cela ne souffre aucune ambiguïté.
La journée se termine en visionnant des vidéos, en cherchant de nouveaux enchaînements en s’adaptant de nouveau aux constatations des essais précédents.
Et là, encore, je ressens le voyage où elle m’invite en m’y donnant ma propre place pour suggérer musique, tenue, scénographie, l’échange véritable qu’elle instaure. En me donnant une place à part entière,elle me plie de manière encore plus évidente à ce qu’elle souhaite.
C’est sa générosité qui me submerge à ce moment-là et je crois qu’on ne donne de soi que lorsqu’on a trop perdu.
Le dimanche sera de la même rigueur.
Sauf une petite pause pour passer voir J. et se faire une tranche de rigolade entre filles. Elle s’excusera cent fois de ne pas être plus proche et cent fois, je lui dirais que je comprends sans réussir à lui expliquer que sa présence est d’une telle force pour moi que je la ressens même dans sa concentration.
Les essais se succèdent, les play-lists aussi, temps de repos, sur ma chaise les mains se joignent par habitude pour détendre des trapèzes toujours trop ankylosés. Elle lance qu’elle va m’attacher à la chaise et me suspendre. Et la voilà, en train d’attacher mes pieds à la chaise, encore à se concentrer pour construire son jeu de cordes en temps réel devant moi.
Insaisissable, toujours à se construire un nouveau défi comme une façon d’avancer, un impératif de vie, de survie. Toujours cette image en miroir qu’elle me renvoie de moi-même.
Et me voilà, suspendue sur ma chaise, j’adore les liens sur mes chevilles et sur mes mains, j’aime cette sensation de totalité avec la chaise qui me fait seulement oublier que je devrais avoir des mains à bouger. Et d’un coup, je comprends pourquoi c’est plus facile, pour moi d’être attachée à un objet plutôt qu’à moi-même. Et elle m’inspire ma solution, ce n’est pas à moi que je suis attachée c’est à l’Autre, à l’encordeur.
La journée file et défile, le temps se rétrécit, je suis, de nouveau, à la gare.
Un coup de fil et je trouve mon co-voitureur du jour C.
Le retour se fait dans un semi-coma après avoir réussi à faire des efforts de convivialité minimum avec mon co-voitureur.
Le samedi, un pétale de diamant avait perlé dans son regard pétillant quand elle avait dit qu’elle attendait avec impatience de lire mes mots sur ce 2° épisode.
Plus tard, elle avait dit qu’elle aimerait savoir ce que je ressens dans ses cordes.
Ce que je ressens dans les cordes du plus pétillant des champagnes Serbe ?
Sa présence entière et globale, qu’elle m’attache en haut d’un château d’eau, au-dessus d’une rivière dans le froid de l’hiver, dans la chaleur de son appartement ou dans la rigueur d’un entraînement, sa présence reste un élément totalisant qui s’exprime de cent milles façons.
Quand elle serre ses cordes, quand elle me parle en permanence pour maintenir le lien, quand elle se focalise sur moi avec une telle intensité que je ressens physiquement sa concentration, quand elle me donne une place centrale qui me tire vers elle.
Quand elle prend une corde, qu’elle glisse sous mon nez et que mon oreille entend ce que mes yeux ne voient pas : sa bouche qui mord la corde pour la délier et la déplier d’un geste dont le bruit m’est désormais si familier.
J’ai toujours aimé que les encordeurs n’usent pas que de leurs mains pour manier la corde, je trouve que c’est émouvant.
Mais je ne crois pas, avant elle, avoir rencontré d’encordeur qui y met autant de lui-même. Et tout ce qu’elle donne d’elle-même, donne envie de lui rendre au centuple.
Crédits : cordes & photos : Ludmila Metresa/Ropes ( http://ludmila.kabook.fr/ )
La route se passe tranquillement en causant avec les autres co-voitureurs en échangeant des avis sur les formules, en regardant un paysage de nuit qui se devine à peine dans le début de soirée.
J’arrive en gare de Limoges pour que B. puisse charger mon remplaçant dans la voiture pendant qu’ils continuent sur Toulouse.
Je la cherche du regard quand sa petite voiture blanche surgit d’un stop, une main se lève, je devine un sourire dans la pénombre. Retrouvailles, avec la vague sensation de ne pas être partie.
Retour chez elle, prise de marques, dîner et causeries.
La nuit se passe dans nos chaos respectifs, c’est une des choses que j’aime chez elle, nos rythmes de sommeil concordant, aussi insignifiant pour l’une que pour l’autre. Le lit ressemble à un champs de bataille où chacune de nous livre la sienne toutes les nuits. Avec tous nos fantômes, je me demande combien nous étions dans ce lit, finalement.
Éveil tranquille d’une journée de labeur, petit déjeuner, discussion autour de la musique et d’une play-list. Je n’ai pas vraiment d’avis, je n’utilise pas la musique pour partir dans les cordes. Le rythme de l’encordeur se suffit à lui-même. Je crois que c’est plus important pour elle ou pour l’histoire que l’on veut raconter pendant le show.
Elle propose dix milles choses et rien n’est franchement rédhibitoire alors je botte en touche.
Elle établit une première play-list, me ré-explique ce qu’elle souhaite et nous voilà, parties pour la première de nos répétitions. Elle en profite pour essayer une tenue pour elle, avec des grosses rangeos. La musique démarre, je sais plus précisément ce qu’elle veut et essaye d’anticiper ses mouvements pour l’aider au mieux à gagner cette course contre le temps qui se joue.
Les deux premières poses se passent assez facilement, sa concentration pulse autour de nous et me focalise sur elle. Je sens sa volonté, je sens son obstination tangiblement, physiquement, le rythme qu’elle s’impose, m’efface et s’impose à moi.
La troisième pose me stresse un peu et la lutte que je mène sur mon vertige est loin d’être gagnée. Elle ressent ma tension aussi parfaitement que je ressens la sienne et sort de sa concentration pour me soutenir et m’encourager.
Présente là où il faut, quand il faut, comme en lisière de moi, une présence certaine qui me tend son appui. Une morsure dans la cheville abrège la suspension et le retrait des cordes. Je rigole intérieurement d’avoir souri et tiré la langue sur une photo où la douleur pulsait tellement en moi.
Et pour une fois, j’ai très envie de la voir cette photo où la douleur n’apparaît pas.
Retour sur terre, débriefing, repas et pause promenade dans Limoges. Une promenade calme où elle me guide comme elle explique ses cordes en décrivant tout par anticipation, cela appartient à sa prévenance et j’aime cela chez elle, cette façon de toujours penser aux autres, même si je reconnais bien cette façon de s’oublier.
On s’arrête en haut des remparts, l’air est doux, les gens sont sur les bords de la Vienne, à profiter d’un hiver qui n’en est pas un. Elle jette un regard en bas et m’explique d’une voix posée mais résignée ce qu’elle voit, la façon dont elle le voit avec le filtre de sa propre histoire. Je trouve ça douloureux, pour elle, je le vois dans son regard comme un frémissement de pétillements qui brille comme l’éclat d’une larme, pour la 3° fois, ce jour-là.
Toujours cet élan de cueillir la larme qui perle et ma pudeur qui rejoint sa pudeur pour n’en souffler mot. Il n’y a rien à répondre à ce petit bout d’elle qu’elle vient de me donner, juste le prendre comme un petit trésor, une des épines de sa douleur.
Lui donner un petit sourire, parce que moi aussi, je vis la réalité à travers le calque de ma propre histoire, parce que moi aussi, je pense rationnellement à des choses auxquels les autres ne penseront jamais.
Et que moi aussi, ça me fatigue de filtrer la réalité, ainsi que j’aimerais bien ne pas y penser ou simplement ne pas penser. Sœur de douleur, on s’est bien trouvées.
Elle s’accroche à moi pour marcher avec ses talons, j’aime bien lui servir d’ancrage, j’aime bien le faire pour elle. Parce que son énergie à survivre ressemble tellement à la mienne, d’une autre façon. La ballade se termine, un petit goûter et nouvel essai en tenant compte de mes remarques précédentes, nous testons d’autres combinaisons de positions.
Je sens toujours physiquement sa concentration et je me fais la remarque que c’est aussi ce que j’aime en elle, elle m’emmène dans ses cordes, vraiment, et pas seulement dans les liens physiques qu’elle place sur moi. Elle m’emmène dans son voyage des cordes et je crois que c’est le seul encordeur qui m’ait emmené comme elle.
Je repense à cette fois où j’ai compris que je pouvais emmener l’encordeur par/dans mon voyage et j’ai la vague sensation d’avoir été utilisée, ainsi, par les autres.
D’avoir donné sans finalement vraiment recevoir. Avec elle, il y a comme une sorte de puissance dans ce qu’elle donne, une force douce mais ferme qui emmène, emporte, dérive.
Avec les cordes, elle devient pour moi une sorte de colosse capable de tout, je peux me lover dans sa main, je sais que sa bienveillance me portera, me poussera, m’arrachera le meilleur de moi parce qu’en face, elle me donne le meilleur d’elle et que cela ne souffre aucune ambiguïté.
La journée se termine en visionnant des vidéos, en cherchant de nouveaux enchaînements en s’adaptant de nouveau aux constatations des essais précédents.
Et là, encore, je ressens le voyage où elle m’invite en m’y donnant ma propre place pour suggérer musique, tenue, scénographie, l’échange véritable qu’elle instaure. En me donnant une place à part entière,elle me plie de manière encore plus évidente à ce qu’elle souhaite.
C’est sa générosité qui me submerge à ce moment-là et je crois qu’on ne donne de soi que lorsqu’on a trop perdu.
Le dimanche sera de la même rigueur.
Sauf une petite pause pour passer voir J. et se faire une tranche de rigolade entre filles. Elle s’excusera cent fois de ne pas être plus proche et cent fois, je lui dirais que je comprends sans réussir à lui expliquer que sa présence est d’une telle force pour moi que je la ressens même dans sa concentration.
Les essais se succèdent, les play-lists aussi, temps de repos, sur ma chaise les mains se joignent par habitude pour détendre des trapèzes toujours trop ankylosés. Elle lance qu’elle va m’attacher à la chaise et me suspendre. Et la voilà, en train d’attacher mes pieds à la chaise, encore à se concentrer pour construire son jeu de cordes en temps réel devant moi.
Insaisissable, toujours à se construire un nouveau défi comme une façon d’avancer, un impératif de vie, de survie. Toujours cette image en miroir qu’elle me renvoie de moi-même.
Et me voilà, suspendue sur ma chaise, j’adore les liens sur mes chevilles et sur mes mains, j’aime cette sensation de totalité avec la chaise qui me fait seulement oublier que je devrais avoir des mains à bouger. Et d’un coup, je comprends pourquoi c’est plus facile, pour moi d’être attachée à un objet plutôt qu’à moi-même. Et elle m’inspire ma solution, ce n’est pas à moi que je suis attachée c’est à l’Autre, à l’encordeur.
La journée file et défile, le temps se rétrécit, je suis, de nouveau, à la gare.
Un coup de fil et je trouve mon co-voitureur du jour C.
Le retour se fait dans un semi-coma après avoir réussi à faire des efforts de convivialité minimum avec mon co-voitureur.
Le samedi, un pétale de diamant avait perlé dans son regard pétillant quand elle avait dit qu’elle attendait avec impatience de lire mes mots sur ce 2° épisode.
Plus tard, elle avait dit qu’elle aimerait savoir ce que je ressens dans ses cordes.
Ce que je ressens dans les cordes du plus pétillant des champagnes Serbe ?
Sa présence entière et globale, qu’elle m’attache en haut d’un château d’eau, au-dessus d’une rivière dans le froid de l’hiver, dans la chaleur de son appartement ou dans la rigueur d’un entraînement, sa présence reste un élément totalisant qui s’exprime de cent milles façons.
Quand elle serre ses cordes, quand elle me parle en permanence pour maintenir le lien, quand elle se focalise sur moi avec une telle intensité que je ressens physiquement sa concentration, quand elle me donne une place centrale qui me tire vers elle.
Quand elle prend une corde, qu’elle glisse sous mon nez et que mon oreille entend ce que mes yeux ne voient pas : sa bouche qui mord la corde pour la délier et la déplier d’un geste dont le bruit m’est désormais si familier.
J’ai toujours aimé que les encordeurs n’usent pas que de leurs mains pour manier la corde, je trouve que c’est émouvant.
Mais je ne crois pas, avant elle, avoir rencontré d’encordeur qui y met autant de lui-même. Et tout ce qu’elle donne d’elle-même, donne envie de lui rendre au centuple.
Crédits : cordes & photos : Ludmila Metresa/Ropes ( http://ludmila.kabook.fr/ )
vendredi 13 décembre 2013
Limoges, décembre 2013
Un rendez-vous sur la place devant La Poste dans le petit bourg d’à côté, un co-voitureur qui fait les mêmes trajets que moi aux mêmes dates et dont le profil s’écroule sous les bons avis.
Route de nuit, dans voiture pleine, trajet hypnotique dans ces nuits avant noël où tout clignote partout de milles couleurs.
Je repense aux photos que j’ai vu de son travail, j’aime l’inconscience qui s’en dégage, j’aime la prise de risque et j’aime voir les schémas préparatoires, les backstages qui ne me racontent pas encore d’histoires mais qui parle d’elle, de sa façon de procéder, d’être attentionnée.
Je repense à l’image qui m’a décidée : celle d’un modèle avec encore des cordes mais déjà des couvertures (ou l’inverse). Il y a une précaution qui m’émeut dans cette image, plus encore que dans le résultat. C’est à cette émotion que je veux participer en allant la retrouver.
Finalement, la banlieue de Limoges et enfin l’hôtel de ville où j’ai rendez-vous. Elle me dit qu’elle prendra des photos sauf qu’en cette nuit de pré-noël, tout le monde prend des photos des illuminations…
J’allume une clope et je vois une allure qui lui ressemble avec un appareil, je m’approche, on se reconnaît, elle me lance le feu d’artifice de ses yeux pour la première fois et je tombe foudroyée.
Elle m’agrippe et me ramène chez elle, elle tisse un cocon autour de moi, elle amortit le monde, elle me nourrit, on se parle un peu, puis on file au lit.
Nuit de plomb, on s’éveille presque ensemble, sitôt levée, elle distille son énergie, parle de faire une équipe, pianote sur ses engins modernes de communication.
Fin de matinée, une équipe est montée et nous partons sur un lieu dont je ne sais que peu de choses. Rencontre d’un rayon de soleil roux, elle lui montre les photos qu’elle a fait de ce soleil orangé, les photos sont belles.
Elle me regarde : “c’est comme ça que je vous vois !”.
Et j’ai envie de ne vivre que sous ses yeux à elle : rend-moi belle !
Le départ sonne, rencontre sur un parking avec le reste de l’équipe, elle me parle de L. en disant “il écoute la même musique que toi”.
C’est beau, c’est maladroit, c’est vrai, c’est attentionné, c’est elle.
Un jalon d’un monde connu, un teufeur qui me parlera LSD, free-party, un frère de cause, de ceux avec qui on se reconnait comme étant de la même ethnie urbaine.
Je trouve que c’est précautionneux, doux, que ça lui ressemble cette façon de penser plus aux autres qu’à elle, pour s’oublier, pour oublier. J’ai envie de lui dire que je sais mais je crois qu’elle le sait aussi, on sent nos douleurs mutuelles, c’est ce qui nous lie plus que le reste. La douleur d’être, celle d’être là quand tant des nôtres n’y sont plus.
Les voitures se garent, marche d’accès en forêt au bord de la Vienne avec de la brume, tout est onirique, féerique, magique. Un petit pont improvisé avec une porte métallique, quiconque a déjà fait de l’Urbex reconnaît les signes, c’est le point d’accès, plus loin se devine les bâtiments, passage en dérobé dans les restes de production de l’usine…
Tous les spots d’Urbex sont les mêmes, les points d’entrées sont ensevelis sous les vestiges de ce qui s’y produisaient avant que l’homme ne déserte les lieux. On enfile une ou deux allées dans le lieu pour déboucher sur une sorte d’atelier ouvert sur la Vienne, le soleil commence à percer la brume. Elle parle de lumière, elle dit que c’est là.
La caravane s’arrête, les rôles se répartissent, le point de suspension se met en place.
Elle me donne des instructions pour les vêtements, me demande de m’échauffer, dans le fond, je l’entends leur donner des instructions sur la façon de procéder quand je serais descendue. Elle est ferme dans ses mots et grave, elle leur met une pression de fou et je sais que c’est pour moi, à cause de moi, elle me fait fondre dans sa façon de maîtriser le monde même si je sais l’énergie que ça lui coûte, je suis heureuse qu’elle le fasse pour moi, heureuse de le mériter de sa part.
Il n’y a rien d’imperméable où me placer, le sol est froid et mouillé, c’est le plus difficile et je sais déjà que ici, là et maintenant, mon ennemi sera celui-là, ma douleur sera celle-là. Je suis prête, elle aussi, eux aussi, les cordes vont danser.
Et pendant que je sens sur ma peau, les cordes de cette femme que je ne connaissais pas la veille, dans une usine abandonnée, presque nue par un froid matin de décembre, sa chaleur me guérit déjà du froid.
Elle me tire contre elle en attachant d’une manière un peu brutale, un peu animal, elle me mord dans le cou, j’aime qu’elle soit sauvage, j’aime qu’elle ne me ménage pas en apparence quand je sais déjà les précautions qu’elle a prise pour moi.
Elle sert ses cordes, cela ne m’étonne pas, cela va avec son énergie, quelque part, elle me fait penser à A.S., elle me manipule comme lui mais laisse passer une animalité qu’il a toujours contenue. Les cordes sont en place, je viens de traverser une éternité de banquise réchauffée par son souffle, je m’avance vers le point de suspension, on m’aide à monter sur la rambarde qui nous sert d’appui. La situation est terriblement sérieuse et tellement acrobatique en même temps, il y a une tension, une sorte de gravité dans tout nos gestes. Elle me donne des instructions précises et m’explique pas à pas ce qu’il se passe, toujours son cocon de prévenance, toujours à amortir le monde pour les autres, toujours tellement Elle.
Sans bien comprendre comment ni pourquoi, les cordes se mettent en place, les gens se reculent, les photos se prennent. Le soleil me réchauffe, les cordes sont dans une harmonie qui correspond à ce que je suis, le temps se paralyse et c’est dans une sorte de tourbillon que je saisis mal que je suis finalement redescendue sur le parapet.
Le monde est douleur, mon corps reprend vie et le froid devient un feu glacé qui m’incendie, me dévore. Les superbes grands yeux verts de J. me regarde, son regard se tatoue en moi, l’émotion qui s’y devine m’attache définitivement à elle et me réchauffe d’une chaleur humaine qui se multiplie avec les mains amis qui se tendent pour me donner boisson chaude, couverture ou de quoi fumer.
Le monde est noyé d’une douceur qui est d’un tel contraste avec la dureté de ce que je viens de vivre, que ce moment restera gravé en moi avec la conviction qu’ils furent tous essentiels à Cet instant-là.
Le monde se recompose doucement, je me rhabille, je reprends chaleur.
L’émotion et la tension sortent dans une vague de tremblements dont je sais qu’ils sont impressionnants à voir mais les retenir me demanderait une énergie que je n’ai plus à ce moment-là.
On continue de visiter le site tranquillement, on s’arrête faire quelques photos, la chaleur redevient une évidence. Nous voilà, au pied du château d’eau, elle m’en avait parlé. Ils commencent à monter, j’ai le vertige, je préfère monter que si c’est “obligé”, je reste en bas à découvrir les lieux au soleil, j’adore lire les traces de vie d’antan confronté aux tags de la vie de maintenant, deux mondes qui se confrontent au milieu d’une végétation toujours victorieuse. Elle m’appelle d’une fenêtre, elle dit qu’elle voudrait m’attacher là-haut.
Monter de minces échelles en ferraille avec les énormes canalisations du château d’eau qui tremblent à côté, oublier cette sensation d'effondrement que je ressens dès que je monte en hauteur, me tenir loin du vide, me focaliser sur elle, sur ses souhaits et oublier tout ce vide en-dessous.
Sensation bizarre de tête en bas, focaliser son attention sur un grain de verre au sol, fusionné mon attention sur lui et m’y immerger pour oublier la douleur d’un inconfort inconnu.
Je crois que je lui signale que l’effort me coûte et que c’est comme ça qu’elle me détache mais les souvenirs sont flous. Elle me détache, les cordes tombent, je me sens vidée et tellement contente d’avoir fait cette figure avec elle, de savoir que cette figure pour moi sera toujours liée à elle, à son audace et à sa manière d’avoir confiance en moi.
Cette façon très masculine dont elle encourage dans les cordes pour donner la force de passer par dessus la douleur et qui me touche parce qu’elle tombe avec une justesse qui me parle avec la précision de celle qui sait ce qu’il faut dire et le bon moment pour le dire.
Nous repartons dans la précipitation d’avoir réalisé que nous avions oublié des objets au dernier endroit photographié. Et finalement, nous oublierons l’anneau comme un indice coupable de nos jeux.
Retour chez elle, pour un repas festif prolongé autour des photos de la journée. Laisser tomber la pression, être satisfait collectivement de nos efforts et du résultat.
Vers 21h15, je pars à la rencontre de Ardonau, 13 ans d’échange via web sans une seule rencontre, je le reçois comme un cadeau, une de ces rencontres qui confortent amitié et respect. Il est fidèle à lui-même et c’est tellement touchant de le savoir vrai, de toucher sa vivacité d’esprit dans la réalité, de partager cette fraternité de cause. 13 ans se suspendent en une soirée qui ne sera pas assez longue pour aborder tout ce qui nous lie mais nous conforte dans ces chemins parallèles que sont nos vies.
Il me fige avec son appareil et j’essaye de lui donner ce que je ne donne jamais aux photographes, parce que c’est à lui que je le donne, pas au photographe. Ce sourire qui frôle trop peu souvent mes traits, ce sourire toujours un peu triste et résigné que je n’aime pas chez moi et qu’il rentra beau avec son regard de photographe.
La soirée file à la vitesse d’un éclair et le temps nous rattrape pour séparer nos réalités et nous renvoyez à la virtualité de nos échanges.
Elle m’attend au lit, on s’endort avec la tendresse de ceux qui ont partagé une intensité ensemble en sachant que le lendemain cette intensité serait intimité.
Réveil douloureux pour elle, je me charge des croissants, dimanche matin oblige pendant qu’elle se recompose. Petit déjeuner, regarder les photos, en poster quelques unes, lire les réactions.
S’offrir une partie de cordes en privé dans la chaleur douce et sécurisante d’un lieu fermé, protégé, m’abandonner en ne pensant qu’à cela sans gérer le froid ou le stress du vide, me bercer de sa douceur, de son attention, profiter de son jeu, la sentir coquine-câline comme ses yeux le disent quand ils pétillent.
Arrêter le jeu pour une vilaine morsure des cordes sur le bassin où la peau trop fine plisse sur l’os du bassin, sentir les cordes s’ôter et ne pas sentir la douleur du froid, ne sentir que la chaleur dont elle entoure ses gestes, terminer enveloppée physiquement par son amour, même si elle ne l’appelle pas comme ça.
Souvenirs flous, émotions contradictoires, être tellement heureuse qu’elle soit tellement comme elle est, si parfaitement exact avec elle-même.
Partir visiter Oradour-sur-Glane dans un beau dimanche de soleil, promener son regard en témoin de l’histoire, sentir la vérité du drame qui s’est joué dans ces lieux, toucher la mémoire des peuples oppressés par des guerres qu’ils n’ont pas choisi, se sentir frère avec l’humanité de souffrance, victimes d’injustice qu’ils n’ont pas commis.
Regarder son regard lourd se promener sur ces ruines, deviner qu’elle voit d’autres ruines, vouloir souffler tout l’amour du monde pour effacer cela et savoir combien finalement c’est vain.
La voir chasser la lourdeur de son regard derrière les pétillements de champagne de ses yeux, savoir que chaque bulle qui explose dans son regard est une larme qui perle dans son coeur, la trouver Belle et Brave, guerrière survivante, fière comme une Mariane sur la barricade.
Repartir, chasser la lourdeur d’un lieu qui ramène au pire de l’humain. Rouler en racontant des conneries pour mettre de la distance avec la douleur.
Retourner dans le cocon de son chez elle, se voir proposer une ultime partie de cordes. Voler de nouveau sous ses cordes agiles, rester suspendue dans une telle perfection que l’effort s’efface, basculer, voyager à son grè, suivre ses indications, la garder à la barre de moi-même, la laisser me piloter et m’envoler.
Etre de nouveau le maillon faible toujours sur la même morsure de corde sur la même peau fine du même bassin, descendre du ciel où elle m’emmène pour m’amortir dans sa douceur englobante. Se recomposer, ployer sous la fatigue des émotions cumulées, l’écouter parler, aimer sa vérité, sans savoir lui expliquer la sienne parce que les idées s’échappent dans la fatigue.
Espérer gagner une petite place dans sa vie, un petit coin pas encombrant juste pour regarder pétiller le regard qui cache tant de larmes.
La quitter en regardant partir sa petite voiture blanche dans la nuit d’une ville inconnue, savoir que cette rencontre ne s’oubliera jamais, trop de choses en elle résonnent en moi.
A ma divine des cordes, mon champagne Serbe, à toi.
Merci.
Route de nuit, dans voiture pleine, trajet hypnotique dans ces nuits avant noël où tout clignote partout de milles couleurs.
Je repense aux photos que j’ai vu de son travail, j’aime l’inconscience qui s’en dégage, j’aime la prise de risque et j’aime voir les schémas préparatoires, les backstages qui ne me racontent pas encore d’histoires mais qui parle d’elle, de sa façon de procéder, d’être attentionnée.
Je repense à l’image qui m’a décidée : celle d’un modèle avec encore des cordes mais déjà des couvertures (ou l’inverse). Il y a une précaution qui m’émeut dans cette image, plus encore que dans le résultat. C’est à cette émotion que je veux participer en allant la retrouver.
Finalement, la banlieue de Limoges et enfin l’hôtel de ville où j’ai rendez-vous. Elle me dit qu’elle prendra des photos sauf qu’en cette nuit de pré-noël, tout le monde prend des photos des illuminations…
J’allume une clope et je vois une allure qui lui ressemble avec un appareil, je m’approche, on se reconnaît, elle me lance le feu d’artifice de ses yeux pour la première fois et je tombe foudroyée.
Elle m’agrippe et me ramène chez elle, elle tisse un cocon autour de moi, elle amortit le monde, elle me nourrit, on se parle un peu, puis on file au lit.
Nuit de plomb, on s’éveille presque ensemble, sitôt levée, elle distille son énergie, parle de faire une équipe, pianote sur ses engins modernes de communication.
Fin de matinée, une équipe est montée et nous partons sur un lieu dont je ne sais que peu de choses. Rencontre d’un rayon de soleil roux, elle lui montre les photos qu’elle a fait de ce soleil orangé, les photos sont belles.
Elle me regarde : “c’est comme ça que je vous vois !”.
Et j’ai envie de ne vivre que sous ses yeux à elle : rend-moi belle !
Le départ sonne, rencontre sur un parking avec le reste de l’équipe, elle me parle de L. en disant “il écoute la même musique que toi”.
C’est beau, c’est maladroit, c’est vrai, c’est attentionné, c’est elle.
Un jalon d’un monde connu, un teufeur qui me parlera LSD, free-party, un frère de cause, de ceux avec qui on se reconnait comme étant de la même ethnie urbaine.
Je trouve que c’est précautionneux, doux, que ça lui ressemble cette façon de penser plus aux autres qu’à elle, pour s’oublier, pour oublier. J’ai envie de lui dire que je sais mais je crois qu’elle le sait aussi, on sent nos douleurs mutuelles, c’est ce qui nous lie plus que le reste. La douleur d’être, celle d’être là quand tant des nôtres n’y sont plus.
Les voitures se garent, marche d’accès en forêt au bord de la Vienne avec de la brume, tout est onirique, féerique, magique. Un petit pont improvisé avec une porte métallique, quiconque a déjà fait de l’Urbex reconnaît les signes, c’est le point d’accès, plus loin se devine les bâtiments, passage en dérobé dans les restes de production de l’usine…
Tous les spots d’Urbex sont les mêmes, les points d’entrées sont ensevelis sous les vestiges de ce qui s’y produisaient avant que l’homme ne déserte les lieux. On enfile une ou deux allées dans le lieu pour déboucher sur une sorte d’atelier ouvert sur la Vienne, le soleil commence à percer la brume. Elle parle de lumière, elle dit que c’est là.
La caravane s’arrête, les rôles se répartissent, le point de suspension se met en place.
Elle me donne des instructions pour les vêtements, me demande de m’échauffer, dans le fond, je l’entends leur donner des instructions sur la façon de procéder quand je serais descendue. Elle est ferme dans ses mots et grave, elle leur met une pression de fou et je sais que c’est pour moi, à cause de moi, elle me fait fondre dans sa façon de maîtriser le monde même si je sais l’énergie que ça lui coûte, je suis heureuse qu’elle le fasse pour moi, heureuse de le mériter de sa part.
Il n’y a rien d’imperméable où me placer, le sol est froid et mouillé, c’est le plus difficile et je sais déjà que ici, là et maintenant, mon ennemi sera celui-là, ma douleur sera celle-là. Je suis prête, elle aussi, eux aussi, les cordes vont danser.
Et pendant que je sens sur ma peau, les cordes de cette femme que je ne connaissais pas la veille, dans une usine abandonnée, presque nue par un froid matin de décembre, sa chaleur me guérit déjà du froid.
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Elle sert ses cordes, cela ne m’étonne pas, cela va avec son énergie, quelque part, elle me fait penser à A.S., elle me manipule comme lui mais laisse passer une animalité qu’il a toujours contenue. Les cordes sont en place, je viens de traverser une éternité de banquise réchauffée par son souffle, je m’avance vers le point de suspension, on m’aide à monter sur la rambarde qui nous sert d’appui. La situation est terriblement sérieuse et tellement acrobatique en même temps, il y a une tension, une sorte de gravité dans tout nos gestes. Elle me donne des instructions précises et m’explique pas à pas ce qu’il se passe, toujours son cocon de prévenance, toujours à amortir le monde pour les autres, toujours tellement Elle.
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| Photo et cordes par Ludmila Ropes ( http://ludmila.kabook.fr/ ) |
L’émotion et la tension sortent dans une vague de tremblements dont je sais qu’ils sont impressionnants à voir mais les retenir me demanderait une énergie que je n’ai plus à ce moment-là.
On continue de visiter le site tranquillement, on s’arrête faire quelques photos, la chaleur redevient une évidence. Nous voilà, au pied du château d’eau, elle m’en avait parlé. Ils commencent à monter, j’ai le vertige, je préfère monter que si c’est “obligé”, je reste en bas à découvrir les lieux au soleil, j’adore lire les traces de vie d’antan confronté aux tags de la vie de maintenant, deux mondes qui se confrontent au milieu d’une végétation toujours victorieuse. Elle m’appelle d’une fenêtre, elle dit qu’elle voudrait m’attacher là-haut.
Monter de minces échelles en ferraille avec les énormes canalisations du château d’eau qui tremblent à côté, oublier cette sensation d'effondrement que je ressens dès que je monte en hauteur, me tenir loin du vide, me focaliser sur elle, sur ses souhaits et oublier tout ce vide en-dessous.
Elle me veut tout en noir pour des cordes rouges et ma première suspension inversé.
Échauffement, mise en place, valse rapide des cordes, elle me suspend déjà, m’aide à faire le mouvement et voilà mon visage au raz du sol.
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| Photo : Lions Couz De Hub |
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| Cordes : Ludmila - Photo : Lions Couz De Hub |
Nous repartons dans la précipitation d’avoir réalisé que nous avions oublié des objets au dernier endroit photographié. Et finalement, nous oublierons l’anneau comme un indice coupable de nos jeux.
Retour chez elle, pour un repas festif prolongé autour des photos de la journée. Laisser tomber la pression, être satisfait collectivement de nos efforts et du résultat.
Vers 21h15, je pars à la rencontre de Ardonau, 13 ans d’échange via web sans une seule rencontre, je le reçois comme un cadeau, une de ces rencontres qui confortent amitié et respect. Il est fidèle à lui-même et c’est tellement touchant de le savoir vrai, de toucher sa vivacité d’esprit dans la réalité, de partager cette fraternité de cause. 13 ans se suspendent en une soirée qui ne sera pas assez longue pour aborder tout ce qui nous lie mais nous conforte dans ces chemins parallèles que sont nos vies.
Il me fige avec son appareil et j’essaye de lui donner ce que je ne donne jamais aux photographes, parce que c’est à lui que je le donne, pas au photographe. Ce sourire qui frôle trop peu souvent mes traits, ce sourire toujours un peu triste et résigné que je n’aime pas chez moi et qu’il rentra beau avec son regard de photographe.
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| Photo : Ardonau ( http://ardonau-chiaroscuro.blogspot.fr/ ) |
Elle m’attend au lit, on s’endort avec la tendresse de ceux qui ont partagé une intensité ensemble en sachant que le lendemain cette intensité serait intimité.
Réveil douloureux pour elle, je me charge des croissants, dimanche matin oblige pendant qu’elle se recompose. Petit déjeuner, regarder les photos, en poster quelques unes, lire les réactions.
S’offrir une partie de cordes en privé dans la chaleur douce et sécurisante d’un lieu fermé, protégé, m’abandonner en ne pensant qu’à cela sans gérer le froid ou le stress du vide, me bercer de sa douceur, de son attention, profiter de son jeu, la sentir coquine-câline comme ses yeux le disent quand ils pétillent.
Arrêter le jeu pour une vilaine morsure des cordes sur le bassin où la peau trop fine plisse sur l’os du bassin, sentir les cordes s’ôter et ne pas sentir la douleur du froid, ne sentir que la chaleur dont elle entoure ses gestes, terminer enveloppée physiquement par son amour, même si elle ne l’appelle pas comme ça.
Souvenirs flous, émotions contradictoires, être tellement heureuse qu’elle soit tellement comme elle est, si parfaitement exact avec elle-même.
Partir visiter Oradour-sur-Glane dans un beau dimanche de soleil, promener son regard en témoin de l’histoire, sentir la vérité du drame qui s’est joué dans ces lieux, toucher la mémoire des peuples oppressés par des guerres qu’ils n’ont pas choisi, se sentir frère avec l’humanité de souffrance, victimes d’injustice qu’ils n’ont pas commis.
Regarder son regard lourd se promener sur ces ruines, deviner qu’elle voit d’autres ruines, vouloir souffler tout l’amour du monde pour effacer cela et savoir combien finalement c’est vain.
La voir chasser la lourdeur de son regard derrière les pétillements de champagne de ses yeux, savoir que chaque bulle qui explose dans son regard est une larme qui perle dans son coeur, la trouver Belle et Brave, guerrière survivante, fière comme une Mariane sur la barricade.
Repartir, chasser la lourdeur d’un lieu qui ramène au pire de l’humain. Rouler en racontant des conneries pour mettre de la distance avec la douleur.
Retourner dans le cocon de son chez elle, se voir proposer une ultime partie de cordes. Voler de nouveau sous ses cordes agiles, rester suspendue dans une telle perfection que l’effort s’efface, basculer, voyager à son grè, suivre ses indications, la garder à la barre de moi-même, la laisser me piloter et m’envoler.
Etre de nouveau le maillon faible toujours sur la même morsure de corde sur la même peau fine du même bassin, descendre du ciel où elle m’emmène pour m’amortir dans sa douceur englobante. Se recomposer, ployer sous la fatigue des émotions cumulées, l’écouter parler, aimer sa vérité, sans savoir lui expliquer la sienne parce que les idées s’échappent dans la fatigue.
Espérer gagner une petite place dans sa vie, un petit coin pas encombrant juste pour regarder pétiller le regard qui cache tant de larmes.
La quitter en regardant partir sa petite voiture blanche dans la nuit d’une ville inconnue, savoir que cette rencontre ne s’oubliera jamais, trop de choses en elle résonnent en moi.
A ma divine des cordes, mon champagne Serbe, à toi.
Merci.
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