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jeudi 10 avril 2014

Moscow Knot 2014

C’est une histoire qui se compte (conte ?) en mois.
Un soir d’hiver à quelques jours de Noël, un coup de fil du Portugal pour me proposer la plus dingue des aventures de cordes à laquelle je n’ai jamais été conviée.
L’engagement est simple, je lui réserve un week-end par mois pour s’apprendre mutuellement et elle, elle m’emmène à Moscou.
C’est une histoire de visa, de formalités, de co-voiturage, de panne de voiture, de tensions, de douleurs, d’efforts, de partage, d’échange et d’émotions.
C’est l’histoire d’une complicité naissante, celle qui naît de la vraie volonté de se connaître (reconnaître ?).

La première fois que nos vies se sont percutées, elle a clairement posé les choses et moi, je lui ai timidement demandé de me faire une petite place dans sa vie.
La place, elle me l’a donnée, dans sa détermination à “nous” faire une place.
Il y a une belle ironie à ce petit bout de femme serbe qui emmène une femme née à Alger avec le crâne à moitié rasé et des dreads orange dans la Russie stricte et homophobe de Poutine pour y donner une prestation BDSMment sensuelle de cordes.
Il y a une belle harmonie à ce que la vie nous ait placées sur le chemin l’une de l’autre : Elle avec ses failles cachées et moi avec ce trou béant dans le cœur.
Elle a poussé les choses autour d’elle pour me préparer un petit nid, elle m’a laissé le temps d’y prendre des marques, m’y a donné des repères pour m’orienter, m’a appris et permis de la lire.
Tout doucement, elle m’a laissé sortir de ma coquille, prendre confiance, apprendre de moi au travers de la confiance spontanée qu’elle m’offrait. Elle m’a porté avec sa douce assurance, cette certitude sereine et je n’existe ainsi que dans ses yeux.

Jeudi 10 avril. 
Elle m’arrive de Limoges à la maison pour la première fois, je lui montre mon petit monde comme elle m’a offert le sien. Le temps nous talonne comme tous le long de cette aventure, il est question de dormir une poignée d’heures.

Vendredi 11 avril. 

Réveil à 2h du matin, expédition sur Paris vers 3h pour une arrivée souhaitée à 5h30 à Charles-De-Gaulle. A partir de ce moment-là, la notion de temps qui passe ou d’horaires devient abstraite et s’évanouit dans le tourbillon du week-end.
Nous attendons l’enregistrement des bagages avec une première photo de la longue série de photos : Ludmilla & sand à ..., à l’aéroport, dans l’avion, en Russie, à l’hôtel, devant la neige, etc.
Sa tension palpable va s’évanouir au fur et à mesure qu’elle atteint ses objectifs.
Phase 1 : enregistrer les bagages sans excèdent de poids = accompli.
Le temps file, s’échappe, passage en douane moins impressionnant que prévu : pieds nus, sans ceinture, sac, électronique et vêtements sagement rangés dans des bacs séparés.
Nous voilà déjà dans le premier avion, nous tombons comme des souches pour se réveiller pour le transit via Varsovie (mon ¼ de sang polonais bouillonne toujours un peu quand j’effleure la Pologne, patrie du patriarche, cet arrière-grand père parti de Varsovie, justement).
Passage de douane stressant où la douanière décide que mon passeport est un faux, le retourne de tous les côtés, l’inspecte 100 fois à la loupe et semble se focaliser sur la photo.
Elle regarde la photo, elle me regarde, elle recommence en plissant les yeux et je comprends qu’elle ne me reconnaît pas, qu’elle pense que ce passeport n’est pas le mien.
Grand moment d’injustice, comment prouver que l’on est bien soi-même ?
Je retire le bandeau pudique qui me sert à cacher mon crâne rasé dans la vie normée et l’utilise pour tirer mes cheveux en arrière comme sur la photo réglementée de mon passeport.
Elle continue de me dévisager pour revenir sur le passeport, plisse encore les yeux, vérifie encore quelque chose avec sa loupe et finalement, décide enfin de me laisser passer.
Mila m’attend de l’autre côté, je crois qu’une fraction de seconde elle a cru que je ne passerais pas (ça sera mon tour plus tard dans le voyage). Foncer dans l’aéroport, trouver le point de transit, récupérer les cartes d’embarquement, chercher la porte d’embarquement, entendre un appel pour nos noms, courir dans le terminal, arriver essoufflées, s'engouffrer dans l’avion pour la dernière partie du voyage.
Descendre sur Moscou, discerner les restants de neige et de glace sur les plans d’eau, voir ces forêts, ce gigantisme de la ville, se poser, faire une queue interminable au contrôle des passeports, récupérer les valises et se faire arrêter par un type en civil pour un contrôle de nos bagages à la douane.
Voir la tête ahuri du gars qui sort les bouquins de mon sac et semble perplexe devant mon cahier de coloriage, entendre qu’ils ennuient Mila sur son passeport qui ne correspond pas au pays de son départ, l’entendre elle leur parler d’espace Shengen, d’Europe et de libre circulation, regarder les gars ouvrir sa valise, et en sortir les cordes de façon suspicieuse, les sentir devenir carrément inquiets face à la masse de mousquetons, écouter Mila leur expliquer les cordes, leur montrer des photos sur son portable et les inviter à la prestation, contempler les gars se décomposer à mesure qu’ils comprennent et finalement se faire presque dégager de la douane à coup de pieds si vite qu’ils en oublient de fouiller ma propre valise.
Galérer dans l’aéroport pour trouver notre point de rendez-vous, tenter de rouler une clope avec mon tabac à rouler me faire prendre la tête par un abruti qui pense que c’est un joint, avoir envie de lui rentrer dans le cul en lui répondant avec toute ma hargne “Tobacco !”
Se presser encore et finalement arriver dans un 4x4 où nous attendent déjà Nawashi Kanna & Kagu Ra.
Prendre la route vers Moscou dans ce début de printemps où la nature s’éveille à peine, encore grisée du sel de l’hiver et des neiges fondues. Retrouver le gigantisme de l’Est, dans tous ces contrastes, dans tous ces excès.

Se voir proposer un repas avant d’aller à l'hôtel, finir sur la marina de Moscou, prendre un délicat repas sur les bords du fleuve dans un soleil éclatant en découvrant les spécialités locales livrés aux soins d’un serveur d’une prévenance stupéfiante.
Fumer (enfin) sans que personne ne vienne me parler de “haschich”.
Simplement se poser et atterrir en terre moscovite.

Repartir vers l'hôtel pour y arriver 10 minutes avant l’heure d’aller au club, se jeter sous la douche et en sortir en un temps record. Aller au le club et enfin pouvoir ralentir un peu le rythme.
S’installer, profiter des spectacles, découvrir les gens. Passer une belle soirée dans la douceur d’un cocon sécurisant partageant les mêmes valeurs, les mêmes références, regarder les cordes des autres, parler des cordes avec les autres, échanger, partager.
Apprécier la très belle diversité des prestations proposées, se gorger de la diversité des interprétations des cordes, trouver les cordes et les gens Beaux.
Partir pour la Place Rouge au milieu de la nuit dans un minibus bondé avec des musiques de discothèque à fond, recevoir des cadeaux des organisateurs, partager encore des sourires, des rires, découvrir la ville derrière les vitres du minibus, l’animation perpétuelle d’une mégalopole qui ne dort jamais, reconnaître certains logos que la mondialisation rend universels au milieu de l’architecture soviétique, profiter de la ville de nuit.
Se garer, descendre du bus, suivre le mouvement sans bien savoir quoi et où, déboucher sur la Place Rouge, sentir le souffle se couper devant la force du spectacle, s’emplir les yeux de merveilleux, avancer vers la place en entendant des chansons traditionnelles russes, prendre des photos, rire encore, partager toujours.
Retourner au club, prendre un peu de temps et rentrer à l'hôtel après près de 20h de veille, s’endormir en étant déjà samedi.

 Samedi 12 avril.
S’éveiller avec paresse pour aller prendre le très frugal petit déjeuner, se mettre TB3 en fond sonore, se régaler de veilles séries russes, chahuter en se chatouillant, se décider à trouver change et tabac, se faire expliquer le chemin par la réceptionniste, se promener dans le quartier, toucher le quotidien de la Russie moderne, prendre le temps de respirer calmement dans une ville différente et si riche de contradictions.
Rentrer à l'hôtel, préparer les affaires pour le show et retourner au club pour les tables rondes, passer un moment à échanger tous ensemble à partager et confronter nos visions des cordes, jouer à se libérer l’esprit en maintenant en équilibre des brindilles entre elles, assister à un merveilleux moment d’échange, scruter les sourires naître sur les lèvres des participants, apprécier l’offrande de la générosité d’un partage simple et tangible.
Parler cordes avec un sociologue japonais, fouiller en soi pour trouver des réponses à des questions que l’on ne s’est jamais posé, retracer le chemin de la contrainte en moi, y lire celui des cordes.
Être de nouveau rattrapées par le temps, courir, manger rapidement, faire un saut à l'hôtel reprendre les affaire et revenir pour le début des démonstrations.
Sentir sa tension monter, la voir s’agiter et régler les derniers détails de lumière, de musique, de placement du point de suspension, la laisser oublier le stress par sa volonté de gestion, lui sourire avec calme quand elle me parle de couettes que j’ai pourtant déjà faites.
Regarder un dernier show et commencer à m’échauffer consciencieusement une heure avant comme elle le souhaite.
Travailler mon dos de “vieille femme” parce que c’est toujours lui qui me fait souffrir dans les inversées, boire des quantités folles d’eau pour noyer d’éventuelles crampes, changer de vêtements, mettre mes rubans, retoucher le maquillage, aller pisser cent fois pour toute l’eau bue, chasser le trac qui monte au loin, lui sourire, oublier la foule et se concentrer sur soi.
Prendre ses affaires, les déposer dans la loge, se placer derrière le rideau et attendre le feu vert, monter sur scène accrochée à sa main, se centrer sur elle, sur cette main, oublier les spots, ne pas se troubler du petit brouhaha de la foule, ne pas écouter les déclencheurs des appareils, se focaliser à ne même plus entendre la musique.

Sentir ses mains se poser, les cordes commencer à voler, ressentir avec douleur l’intensité de sa tension, vouloir lui faire passer mon calme, tendre un doigt vers elle dans la mise en place du TK pour la frôler d’un petit geste rassurant, se laisser guider et finalement décoller du sol au moment précis où elle atterrit de son propre stress.
S’amuser de nos paradoxes qui font que quand je décolle, elle peut enfin se poser.
Sentir la lame sur ma peau quand elle déchire la robe, sentir l’énergie de ses gestes avec une sorte de prescience. Suivre les mouvements, reconnaître un enchaînement pourtant répété qu’une seule fois, me bercer de ses cordes, me bercer de sa présence omnipotente, m'inonder d’elle, m’immerger en elle. Voyager à son gré, devenir sa poupée, me noyer de sa concentration, la sentir aussi focalisée sur moi que je le suis sur elle.
Tourner dans les cordes, sentir les milles façons dont elle s’amuse de moi, la deviner si proche et tellement concentrée, prendre consistance par la violence de son dynamisme. Discerner sa main ferme déchirer mon string comme nous en avions vaguement parlé le matin, la surprendre à me caresser, mordiller, titiller au gré d’un rythme que je n’entends pas.
Entendre et sentir les mousquetons se placer en lisière de moi, à la fois loin, à la fois proche. Un dernier mousqueton sur mon plexus, je sais qu’elle va me redresser, décrocher encore une fois, perdre la notion du temps ou du lieu, sentir qu’elle place de nouvelles cordes et prépare une quatrième position qui n’était pas dans notre seule répétition de cet enchaînement, avoir une sensation de constat étonné en sourdine de moi et ne pas s’y attarder, la laisser me guider, parce qu’Elle sait.
Sentir les tensions de cordes s’échapper, deviner confusément que les choses vont s’arrêter, essayer d’entendre la musique sans vraiment la reconnaître, toucher le sol dans une sorte de réflexe, la sentir m’agenouiller, éprouver les cordes s’évanouir, me recomposer, ressaisir la réalité tout en restant noyée d’Elle.
Se trouver au moment de saluer, faire les gestes qu’elle m’a expliqué un peu plus tôt dans la soirée, rester dans la focalisation pour sortir de scène, l’aider à ramasser ses cordes, lui faire face et tomber dans ses bras avec une nécessité vitale, resaluer le public qui relance les applaudissements, quitter la scène, la voir submergée par son effort, sourire avec son regard pétillant de champagne, tomber encore dans ses bras et se laisser débordées par l’intensité du moment, pleurer calmement en partageant nos larmes comme nous partageons les cordes, avoir besoin régulièrement de revenir l’une vers l’autre, de se toucher, de maintenir le contact, de prolonger l’instant.
Terminer de ranger et décider d’avoir bien mérité de fumer, s’installer sur un canapé, rester lovées l’une contre l’autre, écouter vaguement les gens qui viennent parler, qui veulent échanger et qui sont pourtant si loin, sourire, et toujours revenir vers elle, pour un geste tendre, pour un échange de regard, pour garder la tangibilité de notre échange.
Enfin réussir à se décoller un peu l’une de l’autre pour reprendre une sociabilité normale, retrouver les autres, échanger, partager, discuter, profiter du moment présent dans toute son authenticité.
Voir encore le temps s’échapper, retourner à l'hôtel pour une micro-nuit.

 Dimanche 13 avril. 
S’éveiller pour le si triste petit déjeuner, se préparer, refaire les valises, manger, trouver le taxi, se faire aider par une charmante Sacha, rouler vers la gare, prendre les billets avec l’aide d’un agent de sécurité prévenant, attendre le train, monter dans le train, descendre à l’aéroport, se faire encore démonter une valise à la douane, enregistrer les bagages, faire le contrôle des passeports, courir dans le duty free pour lâcher les derniers roubles et manger, monter dans le premier avion,

être rattrapées par le sommeil, faire le transit en Pologne, passer la rigide douane de l’espace Shengen pieds nus, en avoir marre de retirer ses chaussures à chaque contrôle, trouver l’espace fumeur, enchaîner avec l’embarquement, prendre un énorme coup de stress quand elle restera bloquée de longues minutes sur un bug informatique avant de pouvoir monter dans l’avion, comater pendant le vol, arriver à Paris,

ressortir pratiquement au même endroit que nous avions embarqué le vendredi, refaire le chemin en sens inverse, récupérer les valises et finir de détricoter notre voyage en ressortant exactement par la même porte que celle par laquelle nous étions entrées, moins de 72 heures après.
Retrouver Fab, monter dans la voiture, essayer de raconter avec les idées qui rebondissent dans tous les sens avec la fatigue, enchaîner le chemin retour, la faire manger vite-fait pour qu’elle puisse terminer la fin de son périple de retour.
Voir sa petite voiture blanche partir dans la nuit, une dernière main tendue, des warning qui s’allument et la voilà disparue.

Je n’ai pas une seule marque sur moi, juste le ressenti de sa force, le parfum de sa présence autour de moi, les milles mots de remerciements mutuels que nous ne cessons d’échanger et savoir qu’elle m’a belle et bien fait une place.

Écrire ses mots en pleurant doucement, de fatigue, d’émotions sur la force de ce qui s’est construit entre nous au long de cette aventure, ressentir une infinie gratitude et savoir qu’elle est partagée. Savoir que dans un coin de mon cœur restera à jamais un endroit spécial noyé par la douceur et la confiance dont elle m’entoure.
Revoir milles images défilées devant mes yeux, toutes ponctuées du sourire pétillant de sa générosité.
Trouver un premier mail d’ami qui demande : “comment ça s’est passé ?”.
Répondre que je ne connais pas de mots pour raconter mon week-end, se faire répondre qu’il faut en inventer et choisir de lui écrire que le week-end fut : Ludmilesque.

 A ma merveilleuse, la plus pétillante des femmes, mon unique champagne serbe.
Parce qu’aucun mot ne sera jamais à la hauteur de la force de ce que tu me donnes.

Crédits :
cordes : Ludmila Metresa/Ropes
photos : http://jazzlover.ru - http://darkside.ru/

vendredi 14 mars 2014

Limoges #4, Moscow Knot

Un départ difficile, B. a abandonné sa ligne régulière Chablis/Toulouse et je peine à trouver un co-voiturage. Finalement, j’arriverais à Blessac, ville dont j’ignore tout, pour finir en train.
Le co-voiturage se passe tranquillement avec une dame d’une cinquantaine d’années et deux jeunots qui défendent tous les mêmes valeurs de partage et d’échange du co-voiturage.
Comme à chaque fois que cela coule de source avec les co-voitureurs, je me dis que je ne saurais plus voyager autrement.
C’est la première fois que je fais ce voyage de jour, je me régale tout le trajet en notant châteaux ou friches urbaines mentalement avec l’espoir, un jour, de prendre le temps de refaire la route en la découvrant.

 Je suis déposée à la gare de Blessac, un petit bled au milieu d’un bocage peuplé de moutons, le printemps et le soleil donne un aspect bucolique au lieu. Mon train repart à peine une demi-heure plus tard : inespéré.
J'envoie un dernier texto à Mila pour lui donner l’horaire de mon train et je m’amuse d’arriver pour la première fois à cette gare de Limoges que je connais si bien et à laquelle je n’étais jamais arrivée en train.
Le train chemine à flanc de coteaux le long d’une rivière, entre forêts et falaises, toute la journée semble placée sous une sorte d’harmonie.
Mon voisin s’agite, le paysage se fait plus urbain, Limoges se dessine, je sors du train et découvre la gare de l’intérieur pour la première fois. Je sors et avance tranquillement vers le petit parking qui sert autant aux co-voitureurs qu’aux passagers SNCF.
Une main s’agite vers moi avec au bout cet éternel sourire qui pétille.
Retrouvailles, nous nous étions quittées, moulues d’un week-end fatiguant d'entraînement difficile sur un visa refusé et une courroie cassée…
C’est toujours merveilleux de retrouver sa spontanéité, et ce sourire qui nous fait tous chavirer.

La Mila-mobile roule mieux que jamais et se faufile dans Limoges pour nous ramener chez elle, dans un décor que je connais et que j’ai fait mien, tout est familier et rassurant, ici, maintenant. Même si il manque cet immense sapin qui était là, la première fois où je suis venue, quand on parlait encore d’hiver et qu’aujourd’hui, je suis en manches courtes.
Arrivée, chez elle, on se pose, cause un peu, reprise de marques et elle propose de valider le dernier enchaînement que nous avions programmé.

La play-list démarre, play-list dont je connais les premières et les dernières notes, les autres appartiennent aux cordes et m’échappent trop.
Première pose sans souci et basculement en inversé, la corde mort, je sers les dents, j’essaye d’oublier la douleur, d’accepter la douleur qui se transforme en flèche et pulse de partout en moi.
Ma hanche devient mon centre, je lâche un cri, un couinement, je ne sais pas quoi mais quelque chose qu’elle reconnaît comme une marque d’inconfort majeur.
Elle me descend sans poser plus de questions et quand finalement au sol, les tensions s'apaisent, que la douleur devient sourdine, je lui désigne mon os iliaque gauche sur lequel se trouve un nœud que j’identifie comme cause de ma douleur, elle retire la corde et baisse mon short pour dévoiler une belle marque qui me dédouane un peu de ma sensibilité.
Fin de soirée, tranquille à se poser, reposer, sustenter.

Le samedi démarre sur les chapeaux de roues, on décide de visiter le Emmaüs local, sortir de Limoges par les petites routes, succession de paysages où la douceur de vivre est une évidence, arriver sur place, découvrir qu’il existe une boutique “plus grande” en ville, repartir de l’autre côté, courir après le temps qui s’échappe pour coller aux impératifs horaires.
Elle me dépose à Emmaüs intra-muros, rendez-vous chez elle, j’ai les clefs et il suffit de suivre la cathédrale. Je fouine dans les lieux, découvre un des plus beaux Emmaüs que je n’ai jamais visité, farfouille un peu et m’échappe de la foule trop dense pour repartir en passant par le marché vu en arrivant. Il me rappelle celui de Bernon, quand la vie se coulait dans la misère de l’abandon de nos quartiers, nostalgie d’une époque où l’insécurité nous rendait tous frères.
Mon chemin se poursuit dans une ville calme et ensoleillée, je reconnais facilement certains axes et mes pas me ramènent naturellement vers chez elle. J’arrive un peu avant elle, donne un petit coup dans l’appart et range mes affaires en l’attendant.

Quand elle rentre, elle propose un deuxième essai avant le repas, ma marque a pris une couleur violacée et j’anticipe avec anxiété de la réveiller. Elle décale le nœud vers l’extérieur comme nous l’avons convenu la veille. Mais alors qu’elle commence à peine à me basculer, je devine la douleur revenir, si identique que je crois que le nœud n’est pas déplacé. L’anxiété m’emmène et je n’essaye même pas de tenir, tellement je suis sûre de ne pas y arriver.
Elle me ramène au sol, propose un petit break et l’essai de l’alternative que nous avons anticipée. Cette fois, les cordes volent sur moi, autour de moi et je ne réalise même pas que nous avons fait 3 postures quand elle me pose à terre.
 Rassurées sur notre option alternative, nous décidons de jeter l’éponge pour le samedi et de retourner explorer notre trouvaille de la journée où elle trouvera finalement la veste qu’elle voulait.
Retour à l’appart pour se faire co-voiturer par S. pour que Mila profite de son anniversaire en petit comité chez J. Soirée fofolle où J. gardera une place privilégiée pour ses diverses interprétations particulièrement uniques de Blanche-Neige et les 7 nains ou de Fantômas.

Début de dimanche tranquille et recherche d’un co-voiturage qui ne parte pas à 4h du matin pour moi. On se décide à retenter notre nouvel enchaînement, si ça passe dans un dimanche matin moulu de fatigue, ça passera partout.
S. vient gentiment nous faire des photos de backstage.
La musique démarre, la mémoire du corps parle avant même que les cordes ne soient vraiment en place, je reconnais les passages de cordes qui me donne un sentiment de précision nette et sécurisante.
Au fil des mois, nous nous sommes apprises, elle sait mes limites et je devine/anticipe ses actions. Laisser couler les cordes, suivre le son, s’absorber en soi pour devenir sur-vigilante à elle, sentir les gestes en amont et y participer.
J’aime qu’elle accepte mon anticipation comme une vraie collaboration entre nous, un échange. J’ai connu des encordeurs que cela contrariaient qui refusaient cette sorte d’investissement comme si il les amputait de quelque chose et c’est moi qu’ils amputaient en le refusant.
Laisser les bras s’ankyloser et ne garder que la conscience du support, sentir toute l’acuité de sa concentration, se laisser porter par l’encordeuse.

Je me balance dans mon harnais et le bercement termine de me décoller au moment où elle soulève mes pieds du sol. Le reste ne m’appartient plus, elle me bascule, bouscule, me manipule et m’articule. Les tensions se mettent en place, le corps répond en écho, une sorte d’harmonie qui n’a plus ni haut, ni bas.

A un moment, quelque chose me frôle, je ne comprends pas vraiment ce que c’est et finalement, ça n’a pas tellement d’importance où je suis. Je comprendrais en redescendant au propre comme au figuré que c’était de la bougie.

Elle s’amuse de moi, je ne suis même pas sûre qu’elle écoute vraiment la musique, elle place des cordes, je la devine à perfectionner les postures mais tout est en lisière de moi, focalisée sur les points de tension à m’en oublier.

Puis de nouveau, la mémoire du corps prend le relai et me rappelle à moi quand les tensions diffèrent d’une façon subtile qui annonce la délivrance, le monde reprend réalité sous mes pieds, je ne reconnais pas la musique de fin, je ne sais pas où nous en sommes du temps, et ça n’a pas vraiment d’importance non plus.

Les cordes volent encore plus vite quand elle les ôte, à un moment, je pense que j’aimerais voir cela de l’extérieur, le monde s’amortit des cordes qu’elle m’ôte et finalement la dernière corde tombe, elle secoue mes bras et les ramène sur l’avant pour terminer de me redonner réalité.
Je l’entends qui parle à S., mais c’est trop loin de ma réalité quand je me recompose.

Sans bien savoir comment, je me retrouve à boire ma tisane en fumant une clope avec elles, on débriefe une dernière fois.
Et le reste de la journée s’envole avec une petite promenade en bord de Vienne où elle s’amuse à prendre les reflets de l’eau en photo pour un album “impressionniste” : le monde à l’envers.
J’aime qu’elle partage son œil de photographe comme elle partage ses cordes en me donnant une autre vision du monde.

Le texto de mon co-voitureur lance le chronomètre de retour, fin de ballade et la voilà qui file sur l’autoroute pour m’emmener au point de rendez-vous.
 Ma dernière image d’elle reste cette petite voiture blanche qui file sur la route pour la ramener chez elle quand je pars avec un n-ième inconnu pour plusieurs heures de route.

Il y a comme de la nostalgie dans ce trajet-retour, une sorte de parenthèse qui se ferme, le début de la fin d’un des plus beaux projets de cordes où l’on m’ait donné l’occasion de participer.
Sur le chemin du retour avec cet inconnu, je repense à cette autre inconnue qui m’a invitée chez elle avec un enthousiasme débordant à la fin de l’année 2013 pour m’emmener dans ce projet fou et finalement me porter jusqu’en 2014.

Et elle qui me remercie sans cesse de mon investissement n’a sans doute pas mesure de combien ce projet m’aura portée et de combien il me portera, de ce que j’y ai appris de moi, des victoires que j’ai menées et de la richesse avec laquelle j’en ressors.

En regardant Facebook le lendemain, je verrais un texte de chanson à propos de sourire que lui aura posté J. et ça me fera chaud le cœur qu’on la voit tous ainsi : un sourire tellement éclatant qu’il en est pétillant : du champagne Serbe.

A Ludmilla, la seule Femme que je connaisse qui peut vous sortir une écharpe de miss et le béret qu’elle portait dans l’armée de la même armoire, mon paradoxe en reflet inversé de moi.

Crédits - Cordes : Ludmila Metresa/Ropes

vendredi 21 février 2014

Limoges #3, Moscow Knot

C'est une des raisons qui m'a poussée à démarrer ce carnet de cordes. 
Le web (et surtout Facebook) ne prend pas forcément soin de nos souvenirs. Il ne reste rien de ce week-end qu'une date manuscrite dans mon agenda, pas de photos, pas de report, tout s'est perdu sur un compte FB bloqué.

Les annotations de mon agenda m'aide à faire revenir la mémoire d'un week-end particulièrement désastreux.
J'arrive le vendredi dans la soirée par la ligne régulière de B. pour la dernière fois. Après il faudra trouver un autre co-voitureur...

Des répétitions difficiles, un nœud qui mord dans le harnais de bassin à l'intérieur de mon os iliaque et ne cesse de me faire couiner, écourtant les répétitions ou m'en donnant une anticipation négative.

Un samedi soir tranquille entre filles avec S. et J. que j'ai toujours plaisir à revoir depuis cette première visite à Limoges où elles avaient été très présentes.
Un passage éclair pour prendre un verre avec Ardonau qui refait encore de magnifiques photos de moi.
Photo : Ardonau ( http://ardonau-chiaroscuro.blogspot.fr/ )
Un dimanche paisible et ensoleillé qui nous fait profiter de Limoges. Et où c'est elle qui veut faire des portraits de moi.
Photo : Ludmila ( http://ludmila.kabook.fr/ )

Et un retour commun sur Paris pour faire le visa avec arrivée apocalyptique sur Paris avec voyant allumé au tableau de bord et comportement "anormal" de la Mila-mobile.
Nous jetons les co-voitureuses là où c'est possible et partons à la pêche aux visas.
Je sortirais refoulée suite à un mauvais conseil de mon assureur. Vu les délais de prises de rendez-vous, mon visa est reporté à la première semaine de mars. Je lui promets de lui envoyer une photo dès que je l'aurais pour la rassurer.
Elle repart aussitôt avec l'angoisse que sa voiture ne redémarre pas.
Nous nous quittons tristes et déçues.

De ces moments difficiles qui soudent et forment les souvenirs.

vendredi 17 janvier 2014

Limoges #2, Moscow Knot

Je pars en terrain connu avec B., mon premier co-voitureur voir une ville que je connais, retrouver une nouvelle amie qui se découvre.
La route se passe tranquillement en causant avec les autres co-voitureurs en échangeant des avis sur les formules, en regardant un paysage de nuit qui se devine à peine dans le début de soirée.
J’arrive en gare de Limoges pour que B. puisse charger mon remplaçant dans la voiture pendant qu’ils continuent sur Toulouse.
Je la cherche du regard quand sa petite voiture blanche surgit d’un stop, une main se lève, je devine un sourire dans la pénombre. Retrouvailles, avec la vague sensation de ne pas être partie.

Retour chez elle, prise de marques, dîner et causeries.
La nuit se passe dans nos chaos respectifs, c’est une des choses que j’aime chez elle, nos rythmes de sommeil concordant, aussi insignifiant pour l’une que pour l’autre. Le lit ressemble à un champs de bataille où chacune de nous livre la sienne toutes les nuits. Avec tous nos fantômes, je me demande combien nous étions dans ce lit, finalement.
 Éveil tranquille d’une journée de labeur, petit déjeuner, discussion autour de la musique et d’une play-list. Je n’ai pas vraiment d’avis, je n’utilise pas la musique pour partir dans les cordes. Le rythme de l’encordeur se suffit à lui-même. Je crois que c’est plus important pour elle ou pour l’histoire que l’on veut raconter pendant le show.
Elle propose dix milles choses et rien n’est franchement rédhibitoire alors je botte en touche.

Elle établit une première play-list, me ré-explique ce qu’elle souhaite et nous voilà, parties pour la première de nos répétitions. Elle en profite pour essayer une tenue pour elle, avec des grosses rangeos. La musique démarre, je sais plus précisément ce qu’elle veut et essaye d’anticiper ses mouvements pour l’aider au mieux à gagner cette course contre le temps qui se joue.
Les deux premières poses se passent assez facilement, sa concentration pulse autour de nous et me focalise sur elle. Je sens sa volonté, je sens son obstination tangiblement, physiquement, le rythme qu’elle s’impose, m’efface et s’impose à moi.
La troisième pose me stresse un peu et la lutte que je mène sur mon vertige est loin d’être gagnée. Elle ressent ma tension aussi parfaitement que je ressens la sienne et sort de sa concentration pour me soutenir et m’encourager.
Présente là où il faut, quand il faut, comme en lisière de moi, une présence certaine qui me tend son appui. Une morsure dans la cheville abrège la suspension et le retrait des cordes. Je rigole intérieurement d’avoir souri et tiré la langue sur une photo où la douleur pulsait tellement en moi.
Et pour une fois, j’ai très envie de la voir cette photo où la douleur n’apparaît pas.
Retour sur terre, débriefing, repas et pause promenade dans Limoges. Une promenade calme où elle me guide comme elle explique ses cordes en décrivant tout par anticipation, cela appartient à sa prévenance et j’aime cela chez elle, cette façon de toujours penser aux autres, même si je reconnais bien cette façon de s’oublier.
On s’arrête en haut des remparts, l’air est doux, les gens sont sur les bords de la Vienne, à profiter d’un hiver qui n’en est pas un. Elle jette un regard en bas et m’explique d’une voix posée mais résignée ce qu’elle voit, la façon dont elle le voit avec le filtre de sa propre histoire. Je trouve ça douloureux, pour elle, je le vois dans son regard comme un frémissement de pétillements qui brille comme l’éclat d’une larme, pour la 3° fois, ce jour-là.
Toujours cet élan de cueillir la larme qui perle et ma pudeur qui rejoint sa pudeur pour n’en souffler mot. Il n’y a rien à répondre à ce petit bout d’elle qu’elle vient de me donner, juste le prendre comme un petit trésor, une des épines de sa douleur.
Lui donner un petit sourire, parce que moi aussi, je vis la réalité à travers le calque de ma propre histoire, parce que moi aussi, je pense rationnellement à des choses auxquels les autres ne penseront jamais.
Et que moi aussi, ça me fatigue de filtrer la réalité, ainsi que j’aimerais bien ne pas y penser ou simplement ne pas penser. Sœur de douleur, on s’est bien trouvées.
Elle s’accroche à moi pour marcher avec ses talons, j’aime bien lui servir d’ancrage, j’aime bien le faire pour elle. Parce que son énergie à survivre ressemble tellement à la mienne, d’une autre façon. La ballade se termine, un petit goûter et nouvel essai en tenant compte de mes remarques précédentes, nous testons d’autres combinaisons de positions.

Je sens toujours physiquement sa concentration et je me fais la remarque que c’est aussi ce que j’aime en elle, elle m’emmène dans ses cordes, vraiment, et pas seulement dans les liens physiques qu’elle place sur moi. Elle m’emmène dans son voyage des cordes et je crois que c’est le seul encordeur qui m’ait emmené comme elle.
Je repense à cette fois où j’ai compris que je pouvais emmener l’encordeur par/dans mon voyage et j’ai la vague sensation d’avoir été utilisée, ainsi, par les autres.
D’avoir donné sans finalement vraiment recevoir. Avec elle, il y a comme une sorte de puissance dans ce qu’elle donne, une force douce mais ferme qui emmène, emporte, dérive.
Avec les cordes, elle devient pour moi une sorte de colosse capable de tout, je peux me lover dans sa main, je sais que sa bienveillance me portera, me poussera, m’arrachera le meilleur de moi parce qu’en face, elle me donne le meilleur d’elle et que cela ne souffre aucune ambiguïté.

La journée se termine en visionnant des vidéos, en cherchant de nouveaux enchaînements en s’adaptant de nouveau aux constatations des essais précédents.
Et là, encore, je ressens le voyage où elle m’invite en m’y donnant ma propre place pour suggérer musique, tenue, scénographie, l’échange véritable qu’elle instaure. En me donnant une place à part entière,elle me plie de manière encore plus évidente à ce qu’elle souhaite.
C’est sa générosité qui me submerge à ce moment-là et je crois qu’on ne donne de soi que lorsqu’on a trop perdu.

Le dimanche sera de la même rigueur.
Sauf une petite pause pour passer voir J. et se faire une tranche de rigolade entre filles. Elle s’excusera cent fois de ne pas être plus proche et cent fois, je lui dirais que je comprends sans réussir à lui expliquer que sa présence est d’une telle force pour moi que je la ressens même dans sa concentration.

Les essais se succèdent, les play-lists aussi, temps de repos, sur ma chaise les mains se joignent par habitude pour détendre des trapèzes toujours trop ankylosés. Elle lance qu’elle va m’attacher à la chaise et me suspendre. Et la voilà, en train d’attacher mes pieds à la chaise, encore à se concentrer pour construire son jeu de cordes en temps réel devant moi.
Insaisissable, toujours à se construire un nouveau défi comme une façon d’avancer, un impératif de vie, de survie. Toujours cette image en miroir qu’elle me renvoie de moi-même.
Et me voilà, suspendue sur ma chaise, j’adore les liens sur mes chevilles et sur mes mains, j’aime cette sensation de totalité avec la chaise qui me fait seulement oublier que je devrais avoir des mains à bouger. Et d’un coup, je comprends pourquoi c’est plus facile, pour moi d’être attachée à un objet plutôt qu’à moi-même. Et elle m’inspire ma solution, ce n’est pas à moi que je suis attachée c’est à l’Autre, à l’encordeur.

La journée file et défile, le temps se rétrécit, je suis, de nouveau, à la gare.
Un coup de fil et je trouve mon co-voitureur du jour C.
Le retour se fait dans un semi-coma après avoir réussi à faire des efforts de convivialité minimum avec mon co-voitureur.

Le samedi, un pétale de diamant avait perlé dans son regard pétillant quand elle avait dit qu’elle attendait avec impatience de lire mes mots sur ce 2° épisode.

Plus tard, elle avait dit qu’elle aimerait savoir ce que je ressens dans ses cordes.
Ce que je ressens dans les cordes du plus pétillant des champagnes Serbe ?
Sa présence entière et globale, qu’elle m’attache en haut d’un château d’eau, au-dessus d’une rivière dans le froid de l’hiver, dans la chaleur de son appartement ou dans la rigueur d’un entraînement, sa présence reste un élément totalisant qui s’exprime de cent milles façons.
Quand elle serre ses cordes, quand elle me parle en permanence pour maintenir le lien, quand elle se focalise sur moi avec une telle intensité que je ressens physiquement sa concentration, quand elle me donne une place centrale qui me tire vers elle.
Quand elle prend une corde, qu’elle glisse sous mon nez et que mon oreille entend ce que mes yeux ne voient pas : sa bouche qui mord la corde pour la délier et la déplier d’un geste dont le bruit m’est désormais si familier.
J’ai toujours aimé que les encordeurs n’usent pas que de leurs mains pour manier la corde, je trouve que c’est émouvant.
Mais je ne crois pas, avant elle, avoir rencontré d’encordeur qui y met autant de lui-même. Et tout ce qu’elle donne d’elle-même, donne envie de lui rendre au centuple.

Crédits : cordes & photos : Ludmila Metresa/Ropes ( http://ludmila.kabook.fr/ )