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vendredi 23 mai 2014

BoundCon, Munich 2014


Tout commence toujours avec une histoire de co-voiturage. ^^
Pas forcément mon meilleur, ni vraiment le pire mais le plus déconnecté.
La veille, on m’appelle pour me dire qu’on va l’annuler parce que la voiture n’est pas pleine et que partir de mon point de départ n’est plus avantageux pour eux.
C’est moi qui est serait pour mes frais avec 1H30 de route pour les rejoindre et découvrir que je vais voyager en cametard…
Bon l’avantage c’est que dans ces véhicules-là on peut fumer et manger ; l’inconvénient c’est que le chauffeur est parfois un peu distrait.
 Je vois passer un premier panneau Beaune 33 km qui se dépasse sans changement de direction, je m’écrase en me disant que le GPS sait sans doute mieux que moi, je laisse filer un deuxième panneau en rongeant mon frein et c’est finalement au panneau Beaune 16km derrière nous que je décide de me signaler.
L’avantage des artistes de rue c’est leur désinvolture quand l’annonce prédisait l’impossibilité de faire le moindre détour tout compte fait, ils décident de me déposer à l’hôtel où m’attend Mila (ou c’est mes cheveux aussi ^^).
Nous voilà, finalement réunies pour ce nouvel épisode de nos petites aventures, dans une ville que ni l’une, ni l’autre ne connait pour une nuit rapide avant de reprendre le chemin vers Munich. Retrouvailles, rapide échange d’informations et nous nous posons rapidement devant la télé qui achève de nous endormir.

Vendredi 23 mai : Travel Day.
Réveil assez matinal comme à notre habitude, petit déjeuner royal comparé à celui de Moscou dont nous nous rassasions avant de partir pour Munich non sans faire le plein au préalable. La route se fait sous le soleil et cela nous convient mais le voyage un vendredi se paye en camions sur la route et donc en contrôle-radar qui fatiguent vite Mila.
Nous décidons de couper par les petites routes pour éviter les détours de l’autoroute, nous voilà en excursion dans les campagnes allemandes : succession de villages et paysages typiques, toits couverts de panneaux solaire, parc de panneaux solaires, églises à clocher joyeux et aérien, villes colorées, surréalistes mâts de cocagne surmontés de sapin de noël et virages limité à 10km/h tant ils sont raides.
Finalement, nous retrouvons l’autoroute avec joie et le reste de la route vers Munich file sous nos roues pour nous amener à l’hôtel que nous découvrons avec bonheur.
  Nous nous installons dans la chambre, rafraîchissement et temps de se poser, il faut maintenant trouver le lieu du salon pour avoir nos pass et nous libérer la journée du lendemain des formalités. Les choses se feront de manière assez simple et nous retrouvons rapidement des connaissances, une grande délégation russe est présente, nous ne cessons de trouver des têtes connues, de prendre des nouvelles des uns et des autres.
Une sorte de tourbillon où nous trouvons le temps d’aller au salon VIP pour profiter du buffet, sommaire mais nourrissant.
A tourner sur le salon en cherchant un tel ou un autre, j’ai déjà largement repéré de quoi craquer, je note mentalement ce qui m’intéresse et espère revenir le lendemain.
Nous discutons un peu avec le BCB (Bondage Club Belge) et décidons de jeter l’éponge pour la journée en rentrant sagement à l’hôtel.

Samedi 24 mai : Marathon Day.
Réveil après une courte nuit, buffet revigorant pour le petit déjeuner à l’hôtel et chasse à la cigarette pour éviter les mésaventures de la veille puisque en Allemagne il y a bien des distributeurs de tabac dans la rue mais ils nécessitent une pièce d’identité allemande pour être utilisés…
Nous arrivons presque à l’ouverture et devons d’ailleurs attendre l’ouverture du salon VIP, Mila a 3 performances dans la journée, il s’agit de bien se s’organiser.
 Un repas rapide, un tour de stands pour récupérer l’anneau que Mila avait fait mettre de côté chez Bind Me et un tour des scènes pour avoir les horaires de prestation puisque jamais nous n’avons réussi à rencontrer l’organisateur.
Le temps s’échappe moins que la veille, nous avons déjà vu tout le monde, pris toutes les nouvelles et nous pouvons laisser le temps couler tranquillement. Fortuitement, nous croisons Yvette et Philippe Boxis avec qui elle a des performances dans la journée, cela lui permet de prendre contact et la rassure forcément.
 Elle me propose de s’occuper de mon shopping, je retrouve le serre-taille qui me plaisait tant mais il n’y en a plus à ma taille. Nous continuons sur les chaussures, je choisis 4 paires et en essaye 3 pour m’acheter les plus belles chaussures du monde en pensant qu’elles me seront bien utile pour ne pas avoir à délacer les 14 trous de mes chaussures en 10 secondes avant de monter sur scène vu qu’il n’y a pas de loges…
Nous repassons au salon VIP prendre une bouteille d’eau et des serviettes et il est temps d’aller à l’Escape Challenge de Yvette Cousteau.

Nous arrivons, avec un peu d’avance, ce qui lui laisse le temps de se familiariser avec les règles, notamment le fait que les cordes soient fournies par les organisateurs. Elle défait toutes les cordes et les refait à son habitude. Tout le monde est là, je trouve ça bien que les gens soient si nombreux à venir la soutenir. Yvette se fait attendre, à un moment, il semble même être question de la remplacer. Mais finalement, elle entre en scène et discute tranquillement avec l’organisatrice du challenge pendant que Mila s’escrime à l’attacher.
Non seulement, nous sommes plusieurs à trouver que ce n’est pas respectueux pour l’attacheur mais, en plus, ne comprenant pas la langue nous avons un doute sur le fait qu’elles ne discutent pas des cordes que Mila met en place, nous avons une sensation de désavantage dès les premières minutes. Le chrono défile et nous annonçons les temps à Mila quand nous constatons que l’organisatrice les annonce à Yvette. Elle attache les deux mains de manière asymétriques : une devant, une derrière, croise les jambes et les ramène en hog-tie. Elle continue à nouer ses cordes jusqu’aux dernières 15 secondes avant la fin et laisse une Yvette bien ennuyée sur scène.
Et de nouveau, le chrono court pour 15 minutes, comme elle a eu 15 min pour attacher le modèle, celle-ci a 15 min pour se détacher. Et malgré l’aide évidente de ses comparses (notamment l’organisatrice) et quelques alertes à une douleur pour déplacer un nœud, au bout de 5 minutes, elle se fait tourner à terre pour se positionner face à Mila, la tête calée dans la seule main qu’elle a pu libérer avec un air de « tu m’as bien eu ».
Elle n’essayera pas plus avant de se détacher et il faudra attendre la fin officielle des 15 min pour déclarer le challenge gagné alors qu’il le fut en moins de 5 min.
C’est alors que Mila découvre que les challenges se jouent comme des vrais paris et qu’elle a gagné 20€ qu’elle cède royalement à l’organisation pour bien signifier où se situe son contentement, à savoir : avoir réussi le défi.
C’est alors qu’un nouvel objectif s’ajoute à ceux que nous avions déjà, elle a déchiré son pantalon à la couture en attachant Yvette, il faut lui trouver un autre pantalon pour la suite de la journée.
Cela se réglera dans l’espèce de mini-marché aux puces qui se trouve en face du salon sur le parking : l’achat le plus rapide du monde de pantalon.

L’heure commence à s’échapper, nous sommes une heure avant notre performance, je dois encore me changer (dans les toilettes vu l’absence de loges) et trouver un recoin où m’échauffer (puisque pas de loges). Mila me montre un coin de studio-photo qu’elle a trouvé et où elle s’est préparée pour la performance avec Yvette.
Je m’échauffe, et me fiche deux magnifiques crampes, une à chaque pied, j’ai peur que cela n’augure rien de bon pour notre performance, j’essaye de les faire passer et le stress aidant, elle réapparaissent systématiquement. Le temps file et Mila vient me chercher en annonçant que c’est l’heure.
Nous arrivons à côté de la scène 10 min avant notre horaire pour découvrir une encordeuse un peu maladroite en train d’attacher son modèle… A 10 min de la fin de son horaire, elle continue de placer ses cordes, cela augure mal qu’elle ait fini dans les temps… En fait, elle retirera quelques cordes et sortira son modèle de scène avec encore pratiquement toutes les cordes…
La scène se libère, Mila installe ses cordes et place son anneau.

Pas de musique sur la petite scène où nous sommes. La bande-son démarre dans ma tête pour faire abstraction et me centrer sur elle. Elle est tendue et je devine que l’absence de musique la perturbe et la contrarie, elle ne peut plus gérer son temps comme elle le souhaitait, malgré l’aide de Dirigiste qui égraine le temps par tranches de 5 min. Le silence doit être encore plus lourd pour elle avec les yeux bandés, elle compense en me parlant énormément plus que jamais pendant aucune de nos sessions de cordes. Elle me demande si ça va, où est l’anneau, où sont les cordes, où est ma poitrine, le lien qu’elle n’arrive plus à garder par la bande-son, elle le crée avec sa propre voix.
J’essaye de parler d’une voix forte et claire pour couvrir le brouhaha de la foule et je me demande si finalement tous les spectateurs n’en profitent pas autant qu’elle. ^^
En en reparlant avec S. le soir, elle soulignera un élément que je ne pouvais pas noter, en me précisant qu’elle ne me lâche jamais quand elle m’attache les yeux bandés et je pourrais le vérifier sur les photos que je verrais par la suite. J’aime aussi la façon dont ça modifie sa façon de manipuler les cordes en ajoutant des palpations rapides à ses mouvements pour vérifier que les cordes ne se chevauchent pas ou qu’elles sont au bon endroit.
Elle me suspend dans la première pause et d’un coup, je sens comme un tremblement dans la structure qui me soutient en même temps que j’entends un cri étouffé dans le public.
Une demi-seconde, je ne comprends pas, parce que je ne suis pas tombée et je comprends que c’est elle qui est tombée de la scène, j’ouvre les yeux pour la voir remonter en scène dans le même élan que sa chute. Même pas une demi-seconde pour revenir m’attacher quand je perçois le feeling d’une foule majoritairement constituée de manieurs de cordes, le temps qu’ils se posent la question de l’urgence : relever Mila ou me détacher, elle était déjà remonté en scène : show must go on.
Elle continue de maintenir le contact avec la voix, c’est sans doute d’autant plus important que sa chute l’a perturbée et blessée au dos.
Elle enchaîne les figures prévues et me ramène au sol dans le temps voulu. Les cordes volent, elle me serre dans ses bras et me demande de saluer.
Nous saluons, nous jetons nos affaires dans le caddie magique de Mila (sorte de malle aux milles merveilles pour encordeurs) et sortons de scène pour laisser les performances se continuer.

Pas vraiment le temps de se poser, le retard des précédentes nous a retardé et Mila doit recommencer un show à peine une petite heure après. Le temps s’évapore et arrive déjà le moment de passer au dernier Escape Challenge avec Philippe Boxis.
Là, encore 15 minutes pour attacher pour les attacheurs et 15 minutes pour se détacher pour les modèles. Sauf que cette fois, elles sont à deux et s’entraident même si elles sont toutes deux attachées. Ils se répartissent les modèles et les cordes et le défi commence.
Mila m’a demandé de lui dire le temps et pourtant dès les premières 2 minutes, elle ne cesse de le regarder, je comprendrais après qu’elle attend surtout que ça se termine pour pouvoir reposer son dos qui a bien souffert de sa chute.
Elle refait une figure proche de celle qu’elle a fait avec Yvette (on ne change pas une équipe qui gagne ^^) et la fille n’essaye même pas de se détacher même si elle aide activement sa comparse à tenter de se défaire des cordes de Philipe Boxis, quand la fin des 15 min sonne, aucune des deux n’a vraiment réussi à se libérer.
Cette fois, Mila accepte la prime de 15€ et s’en sert pour me rembourser le parking et son pantalon. Elle sort de scène, brisée avec toute la tension qui retombe et le dos qui la fait terriblement souffrir, nous partons nous poser dehors, S. un jeune photographe rencontré le premier jour à l’hôtel vient nous parlé et son amie entreprend de masser Mila avec l’aide des très organisés BCB qui avaient de l’huile de massage avec eux. Personne ne demandera pourquoi :o)

Et alors que nous étions parties pour rentrer à l’hôtel vers 21h, nous n’arriverons à décoller que vers 23h. Une fois à l’hôtel, elle prend enfin de quoi se soulager et enchaîne avec un bain pour tenter de décontracter son dos. Je décide de descendre rejoindre le BCB au bar pour la fin de soirée, nous nous installons dehors et les conversations vont bon train.

Quand la fraicheur de la nuit me pousse à l’intérieur, je vois M. qui me propose d’essayer ses toutes nouvelles cordes en m’attachant en suspension à la rampe de l’escalier.
Cela fait longtemps maintenant que nous avons envie de nous « essayer » mutuellement dans les cordes : c’est l’occasion.
Il place ses cordes en amont avant d’aller vers la rampe, c’est étrange cela semble improvisé et en même temps, il semble savoir exactement ce qu’il fait ou ce qu’il souhaite faire à tout le moins. C’est étrange parce que c’est le premier attacheur à ne pas prendre « contact » avec moi avant de m’attacher, seules les cordes passent entre nous, un contact très neutre.
C’est déroutant car il passe ses cordes d’une façon très personnelle, sans T-K par exemple, juste un harnais sur le buste et les cordes mordent sur les côtes de façon inhabituelle. Il suspend une première jambe et me demande mes impressions, je sens la corde qui mord sur la cuisse, lui explique, en une fraction de seconde, j’ai la sensation qu’il a ajouté plusieurs lignes de cordes pour soulager le poids. Je remarque aussi qu’il préserve le bras avec lequel il m’a rencontrée blessée, je pourrais croire que c’est une coïncidence mais sa douce et persévérante prévenance me laisse à penser que c’est calculé. J’ai du mal à me laisser aller dans des postures de cordes inconnues, je ne pensais pas avoir pris de telles « habitudes » et je dois vraiment prendre sur moi, pour lâcher main et pieds et me laisser aller à une morsure inhabituelle des cordes.
photo et cordes par M.B.
Il me demande à faire une photo, la phrase m’arrive dans le lointain, m’apparaît incongrue, quelque part, je crois que je me demande bien ce qu’il peut y avoir à prendre en photo, est-ce que ça a vraiment une importance…
C’est en me détachant qu’il établit (enfin) le contact avec moi, et entre dans un jeu plus intime en continuant à m’attacher au sol. Il ne sera plus question de photos, là aussi se sera hors-propos.
Quand il me détache, il m’explique pour ranger ses cordes et ça aussi c’est étrange quand la plupart des encordeurs que j’ai rencontré refusaient qu’on leur range, lui m’explique et me les fait ranger jusqu’à la dernière.
Je ne sais pas si c’est sa façon de casser le contact ou de vouloir m’apprendre comme j’ai parlé de me faire mes cordes. En tout cas, ça casse bien le contact, je pars rejoindre les autres et finir la soirée en compagnie agréable avant de déclarer forfait et d’aller me coucher.

Dimanche 25 mai : Running Day.
La matinée du dimanche se passe tranquillement en profitant du petit déjeuner et des personnes que nous y croisons. Puis nous partons en passant prendre Larissa dans le gîte que les russes se sont loués. Falco nous taquine nu à la porte et nous voilà reparties vers la France talonnées par le temps pour que je puisse prendre le train qui terminera ma route depuis Beaune.
Je laisse Mila partir avec Larissa avec la sensation d’être volée du temps passé trop vite et même si je la revois le samedi suivant, j’ai comme une sensation d’irréel dans cette séparation après avoir passé plusieurs jours à être collées l’une à l’autre.
Je suis dans un train qui roule vers chez moi et jamais je n’ai écrit si vite mon report, demain la vie recommence à courir et Munich n’est déjà plus qu’un souvenir.

Il m’aura fallu 5 jours pour trouver le temps de finaliser ce report.
Munich n’est plus qu’un souvenir, les marques des cordes de M. sont restées 2 jours et les courbatures du hog-tie 3 jours, les photos des shows sont arrivées, tout concoure à laisser le temps continuer de filer.
Demain, je pars la rejoindre pour une autre performance dans un vernissage et quelque part, elle n’est pas vraiment restée loin de moi ces jours-ci.

Crédits : cordes par Ludmila Metresa/Ropes - photos par Paul Bear et Alex Falco.

dimanche 27 avril 2014

Plérin, avril 2014, BoundCon


Le premier week-end que j’avais passé avec elle, elle l’avait dit avec la conviction de ses certitudes : “ll faut que tu viennes en Bretagne.”
C’était tellement loin que c’en était un peu irréaliste dans ce premier week-end où nous tâtonnions dans nos repères de nous-mêmes pour apprendre à nous connaître.
Elle en avait reparlé plusieurs fois régulièrement au gré de nos rencontres mais le seul voyage programmé à l’époque était Moscou et c’était déjà fou.
Les choses étaient restées en suspens comme une promesse lointaine, un espoir plus qu’une réalité.

Mais dans ce mois de mai encore tellement imprégné de Moscou, elle demande à m’appeler et m’explique qu’elle est sans modèle pour Munich. Des soucis de santé retiennent la modèle annoncée sur l’événement, à cause de Moscou, à cause de ce qui s’y est construit entre nous, elle a spontanément pensé à moi.
Le temps de s’organiser et finalement, la Bretagne devient plus qu’une promesse en devenir. Trouver un co-voiturage dans un délai de moins de 10 jours ne sera pas la chose la plus aisée. Je verrais plusieurs places me filer entre les doigts pour qu’enfin je puisse aller la voir pour une durée raisonnable pour préparer le show.

 Dimanche 27 avril :
Je pars d’une sortie d’autoroute de l’A77 pour 6 heures de route en direction de Saint-Brieuc avec un nouvel inconnu. Le trajet se passe sans souci dans des conversations à bâtons rompus avec un Bourguignon de souche qui ne cesse de vanter sa Bourgogne natale à la Burgonde d’adoption que je suis.
Une énorme averse de grêle sur le chemin laisse présager la météo Bretonne.
Je suis descendue dans le parking d’un Mac Do entre deux éclaircies, mon co-voitureur repart à peine que je vois la petite voiture blanche surgir avec son éternel sourire collé au visage.
Elle me jette dans la voiture et m’emmène voir la mer pendant que le temps se dégrade tranquillement. Le temps d’arriver sur le chemin des douaniers que vent et pluie se lève, on fait un rapide petit tour, elle me montre quelques curiosité et surtout la vue imprenable sur la mer depuis le haut d’une falaise.
La mer est belle mais elle est toujours belle, cette mer étrange qui fait des marées que celle de ma naissance ne faisait pas. Je dois être arrivée depuis une demi-heure et j’ai déjà la mer à mes pieds.
Elle est fière de me faire découvrir son fief, elle est fière de l’endroit qu’elle a choisi pour vivre et je crois que quelque part elle est fière de me montrer combien elle, l’étrangère, elle aime mon pays.
C’est ce que j’aime chez les migrants, leur conscience exacte de la chance de vivre dans ce pays, la façon dont ils aiment un pays dont je porte la nationalité et dont je me sens tellement exclue par un lieu de naissance situé sur un autre continent.
C’est les migrants qui m’ont fait aimer la France bien plus que les français.

Elle me ramène chez elle, son “vrai” chez elle. Et là, c’est sa fierté de s’en sortir seule que je peux palper et j’aime ça chez elle, cette façon de se rassurer dans les yeux des autres quand sa détermination est tellement évidente pour tous qu’on s’étonne toujours qu’elle puisse douter. Elle m’émeut toujours dans ces moment-là, si femme, si fragile et pourtant.
La soirée se passe tranquillement et l’air de la mer nous jette au lit tôt dans la soirée.

Lundi 28 avril :
Tout va de mal en pis, mon téléphone est éteint et je n’ai pas le code Pin, la connexion web est plus que capricieuse et le premier essai d’enchaînement s’arrête en cours sur une douleur aiguë de ma clavicule. Nous sommes déçues toutes les deux, une fois l’inversée passée nous ne pensions pas avoir un autre obstacle.
Cette douleur sur la clavicule nous cueille par surprise. Moi, la première qui remonte de l’inversée avec tout le soulagement du monde, je me relâche et la douleur de la corde sur ma clavicule s’abat sur moi avec une violence égale à mon soulagement comme si l’un avait donné de l’ampleur à l’autre.
La journée s’enchaîne avec des soucis purement logistiques d’intendance.
Mes histoires de téléphone, de connexion et de co-voiturage se débloquent.

Elle me promène dans les ports du coin, succession de petites villes portuaires où elle me décrit ses petites habitudes ou ses souvenirs, elle me promène en elle-même, une autre façon de s’offrir.
Notre 2° essai en fin de journée ne sera guère plus concluant toujours limité par l’os iliaque cette fois. Toujours talonnées par des impératifs de temps, elle décide de revenir vers des valeurs sûres et éprouvées dès le lendemain.
Pour chacun des essais, elle essayera les yeux bandés avec les cordes préalablement disposées sur une étagère et découvrira mes petits soucis de latéralisation.
Nous nous couchons moulues devant le remake 2013 d’Angélique où je découvre pourquoi Joffrey a une cicatrice.

Mardi 29 avril :
Elle a décidé de revenir aux fondamentaux toujours avec les yeux bandés.
Mais cette fois, pour éviter mes longs moments d’hésitation pour désigner la droite et la gauche, elle passe les cordes à sa taille avec une écharpe nouée.
Les figures s’enchaînent, je la sens fiévreuse au début et comme toujours, elle se calme à mesure que les cordes se posent. Les 3 poses se passent sans souci et me voilà au sol encore un peu décollée alors qu’elle ne souhaite que parler pour lâcher sa tension disparue.
Un pied vaguement en équilibre sur le sol, l’autre encore accroché à presque 180° en l’air, j’essaye de trouver une suite logique dans mes pensées pour lui répondre autrement qu’avec des monosyllabes. Elle termine de retirer le harnais de bassin, elle écoute la musique avec acuité et se met la pression seule en entendant le dernier morceau.
Elle me lance un impératif : “Agenouilles-toi” auquel je commence à obéir avant d’être arrêtée par la corde qui maintient encore le TK, je lui réponds penaude un “je crois que je ne peux pas !” qui lui fait immédiatement comprendre son oubli, vite réparé.
Elle me serre dans ses bras, m’explique que pour elle, depuis Moscou, il y a comme une dimension en plus qui nous lie.
Et je crois que c’est Moscou qui nous lie, tous ce qu’il a fallu traverser pour y arriver, l’énorme satisfaction d’y être arrivée et surtout la certitude de pouvoir le faire. Le temps nous donne en certitude et cette certitude forme le lien. Elle me remercie de ma confiance pour la laisser m’attacher les yeux bandés et justement, je ne crois pas qu’il s’agisse seulement de confiance, avec elle, je suis bien dans la certitude que jamais elle ne me mettra en danger volontairement, son cocon de précautions est une Certitude, une sorte de Vérité.
Comme elle Sait pour les cordes, je Sais qu’elle Sait. Une sorte d’entrée en religion.
Ravies d’avoir atteint les objectifs nous décidons de nous accorder l’après-midi.
La revoilà, à me promener dans toute la Bretagne et je m’amuse encore de nos paradoxes, la migrante Serbe et la déracinée d’Algérie qui se rejoignent au sommet des falaises Bretonnes, j’aime que ce soit elle qui m’offre ce terroir, il lui va bien.

Une grande promenade sur les falaises vers le Cap Fréhel, une plus petite ballade vers le Fort Lallate , le soleil nous suit partout, nous prenons des couleurs en en voyant de toutes les couleurs. Elle me raconte tous ce qu’elle sait des lieux que nous visitons toujours dans sa volonté de partager, elle nous mitraille pour continuer la série “Mila&sand” à la plage, au lac, etc.
Retour lessivées de notre grande journée pour s’effondrer devant la fin d’Angélique que nous n’avions pas vue la veille.

Mercredi 30 avril :
La répétition se passe sans événement majeur, le nœud de derrière du harnais de bassin bloque encore comme la veille malgré qu’elle l’ait changé mais comme elle prévoit toujours une échappatoire, cela ne lui pose guère de souci.
Je me sens plus réactive à elle, le fait qu’elle ne voit rien change subtilement ses mouvements de passage de cordes et je la trouve encore plus émouvante ainsi. Elle repasse discrètement et avec rapidité sur les cordes du bout des doigts pour “voir” si aucune corde ne se chevauche, si elles sont au “bon” endroit.
J’aime cette méticulosité chez elle qui m’entoure d’attentions. Il y a une belle émotion à partager ses cordes en aveugle, comme si le sens manquant s’ajoutait à ce qui nous lie. Il y a un bel enthousiasme dans sa fierté à accomplir ses enchaînements les yeux bandés, elle a l’excitation d’une gamine qui se lance un défi et le réalise.
Elle commence à dire que finalement, elle n’aura besoin de personnes pour lui passer les cordes et ça appartient à cet auto-déterminisme que j’aime en elle.
Elle regarde les horaires de marées et nous voilà parties pour une longue sortie aux pieds de falaise, entre coquillages, falaises et mer. La vie coule doucement, les paysages sont saisissants et replacent à taille humaine.
La soirée s’efface doucement quand l’instantanéité du web la renvoie à Moscou, ses doigts pianotent et le verdict tombe Vlada, Raïssa et Falco reviendront de Munich avec nous pour un arrêt à Limoges.
L’impatience la transporte sur un nuage, elle enchaîne de nouveau, mille projets pour parfaire leur séjour, elle sourit, elle pétille. Je reconnais cette façon d’emplir le vide et de s’agiter pour oublier, je la laisse s’y absorber pour continuer d’exister, construire sa vie d’un jalon à l’autre, empiler les objectifs parce que de toute façon, il faut bien continuer d’avancer.
Mon miroir de moi-même, si proche, tellement semblable, toute l’indulgence que je n’ai pas pour moi, j’arrive à l’avoir pour elle.

Jeudi 1 mai :
La répétition se passe sans vrai souci, certains nœuds se bloquent encore mais même avec quelques imprévus, cela passe toujours au niveau du temps. Plus sûre d’elle-même à mesure de nos essais, elle se permet quelques fantaisies, s’amuse de moi, me laisse mariner dans l’inversée, juste parce qu’elle sait que je m’accroche à sa volonté et que si elle dit que je peux alors je pourrais.
J’aime sa façon d’avoir foi en moi, j’aime la façon dont elle me porte ainsi et tire le meilleur de moi-même au-delà de ce que j’aurais cru de moi.
Je me demande si je la porte autant dans ma confiance, qu’elle ne me porte dans la sienne. J’aime cette certitude entre nous, cette évidence qui nous joint dans les cordes.
Après avoir brillamment relevé le défi de trouver un tabac ouvert le 1° mai, nous partons à l’intérieur des terres pour découvrir une Bretagne plus rurale mais toujours aussi brute.
Difficile montée d’un sentier pour découvrir les restes d’anciennes carrières d’ardoise et tout en haut, sur la crête un alignement de dolmen en allée, je ne crois pas en avoir jamais vu un si bien conservé, seules dans ce nul part, nous jouons les touristes et elle nous bombarde de photos, la pluie nous hâte sur le chemin du retour sans vraiment réussir à nous mouiller.
Nous continuons avec les ruines d’une Abbaye incendiée, lieu fantasmagorique, on cherche presque le dragon qui a brûlé le bâtiment dans les fossés alentour, la visite du magasin de minéraux à proximité achève de nous convaincre de la magie des lieux. Pour terminer avec une petite promenade au bord du Lac de Guerledan d’où la pluie nous chassera finalement.
Elle prolonge la balade en enchaînant les détours, elle a mille choses à me montrer, chaque croisement est une nouvelle occasion de découvrir un nouveau site : Montcoutour (le bien nommé), les grèves et la plage une dernière fois.
Je n’arrive pas vraiment à penser au retour du lendemain, tout est si calme, si paisible, tellement loin de tout. Je crois qu’elle ne veut pas y penser non plus et prolonge la ballade comme pour nous gagner du temps.
La soirée se passe à préparer mes affaires pendant qu’elle travaille sur les photos qu’elle a faites pendant notre promenade.

Vendredi 2 mai :
Réveil tranquille, dernier coup d’œil à la marina et la petite voiture blanche m’emmène au point de rendez-vous avec ma co-voitureuse.
Mon premier co-voiturage familial, seule avec 3 générations de femmes d’une même famille, la Bretagne reste en surimpression des paysages du voyage.
Je sais que pendant que je rentre chez moi, elle va partir se faire bichonner chez une amie, je trouve ça bien, je suis contente que les gens prennent soin d’elle comme elle prend soin de nous.

Je sais que je la revois bientôt pour une de nos nouvelles aventures de folie, parcourir en voiture les kilomètres pour aller à Munich et en revenir sur le temps d’un week-end.
Drôle d’aventure où elle m’emmène encore et qui construit encore et toujours ce lien entre nous dans une dimension encore différente, j’aime qu’elle est décidé d’entrer ma vie.

 A ma pétillante, à ton sourire éclatant et à toutes les douleurs qu’il cache parce que finalement c’est sans doute ce qui nous lie, cet acharnement qui naît de la survie.