samedi 31 mai 2014

Vernissage des scultupres de Pier à la galerie Art et Culture de Saint-Marcel.

Après plusieurs contretemps, finalement, je pars seule de Clamecy pour la rejoindre à Saint-Marcel.
Inespéré mon co-voiturage peut me déposer à 9 km du rendez-vous, très sympa (et en avance sur son horaire), il cherchera même à me déposer directement à Saint-Marcel mais nous ne trouverons pas les indications.
Finalement, il me dépose sur la place de l’église avec une mignonne et guillerette fontaine.
Mila m’a texté entre temps pour me donner le numéro de Pier que j’appelle et qui me demande un petit quart d’heure pour arriver, le soleil est de la partie et l’attente est tranquille à écouter le bruissement léger de l’eau.
Pier arrive, m’emmène dans les dédales de rues inconnus, tourne dans une montée vers un clocher, se gare et m’amène prendre un pot. Il me propose un repas mais je ne sais pas à quelle heure nous allons faire la performance, je préfère m’abstenir et en rester à mon sandwich mangé sur l’autoroute avec le co-voitureur.
G., le propriétaire de la galerie vient nous rejoindre, nous échangeons tranquillement sur la vie rurale, sa conformité, les moyens de l’amener à s’ouvrir, les cordes, etc.
Je jette des coups d’oeil sur la seule voie d’accès que je connais (celle par laquelle je suis venue) en espérant voir une petite voiture blanche et c’est une voiture verte que je vois arriver et que je reconnais incrédule.
Fab est là, l’univers s’emplit de paillettes et l’air est plus léger.

Mila n’est pas arrivée mais les journalistes le sont, il faut avancer à la galerie. Pier m’indique où me changer, où déposer mes affaires et nous laisse dans le lieu.
A un moment, je sors fumer une cigarette, une petite voiture blanche arrive en haut de la rue, elle me fait des appels de phare : c’est Mila.
Les voitures se garent un peu comme elles peuvent dans les rues étroites et nous tombons dans les bras l’une de l’autre.
Vlada, Falco et Larissa sont là, c’est étrange de les voir en France.

Le temps s’échappe toujours, elle doit se changer rapidement, elle échange un peu avec les journalistes et voilà qu’il est question de la première partie de la prestation que je ne verrais qu’en photo.
Vlada et Mila attachent les sculptures de Pier en introduction aux cordes pour le public.

Je m’échauffe et ne vois rien, je ne suis même pas dans le même bâtiment. Fab vient me chercher, Mila négocie un fond sonore car elle a oublié le sien dans la précipitation, elle obtient une bande de musique classique. 
Comme toujours, elle teste elle-même le point de suspension sous mes yeux, un de ses rituels.
C’est bizarre c’est la première fois qu’elle va me ré-attacher sans avoir les yeux bandés depuis plusieurs fois, j’anticipe de ne plus sentir les légères palpations qui lui permettaient de sentir les cordes qu’elle ne voyait pas. Elle reprend comme une maîtrise supplémentaire dans les cordes maintenant que mes yeux ne sont plus ses yeux.
Les cordes dansent, je les reconnais, les plis des vêtements se placent mal sur mes clavicules et j’ai un peu peur que le frottement ne me gêne à la remontée. Mais en fait, en terminant le T-K, elle déplace les cordes et les plis s’effacent sur a clavicule. Je sens aussi combien le tissu des vêtements la gêne dans ses passages de cordes, cela ne glisse pas comme elle a l’habitude et j’en perçois un subtil agacement qui s’efface dès que la corde recommence à coulisser correctement. 
Les passages de cordes sont plus neutres, plus distants pour s’adapter aux circonstances du vernissage, pourtant je perçois quand même sa vibration comme un frôlement d’elle de sa concentration.

Je n’écoute pas la musique, elle n’est pas familière, elle ne peut pas m’aider. Je préfère me centrer sur elle et me focaliser sur les bruits des cordes.
Je souris quand je l’entends délier une corde avec sa bouche alors que dans mon esprit se formalise une image que je connais tellement que je la reconnais à son son. Une première jambe décolle, elle peaufine les passages de cordes et le temps s’espace plus qu’à Munich, la deuxième jambe la rejoint, je balance dans les cordes, laisser les cordes se placer, s’y abandonner, relâcher les muscles et accepter la morsure délicates des cordes.
Le temps, l’espace s’élastique, il ne reste qu’elle qui me manipule à son gré.
Le public se signale parfois de façon violente quand elle termine une pose et m’y fait tournoyer, les flashs des appareils passent au travers de mes paupières closes, le bruit des déclencheurs et des mode-rafale rebondissent sur ma bulle pour s’en éloigner aussitôt.

Elle enchaîne sur la suspension inversée et je ressens le souffle du public quand elle me place la tête en bas, avec toujours cette sensation de rebond sur ma bulle, comme si c’était présent sans vraiment l’être, comme en sourdine.

Je me laisse aller dans les cordes, elles prennent place sur le bassin et mordent l’os. Je m’imprègne en moi pour oublier le détail de la douleur. Elle fignole ses cordes et j’égraine les secondes dans mon esprit en attendant de sentir ses mains sur ma poitrine pour me remonter.

Mais au lieu de cela, elle prend une de mes jambes et commence un futomomo dessus.
J’arrive à penser un “mais c’est pas ça ?!” avant de m’absorber en moi pour oublier un temps qui me semble être ralenti. Sans bien comprendre comment à un moment, elle me remonte, les cordes se remettent à d’autres place, plissent la peau et je me concentre sur le soulagement du bassin plutôt que sur la gêne des nouveaux points de tension.
Elle termine ses cordes, me fait encore tourner et commence à ramener mes pieds au sol.
Elle y dipose le dernier avec tout la précaution du monde et je me relève en m’appuyant un peu sur la corde du T-K. J’aime bien m’appuyer dessus, comme une façon de maintenir le contact avec ma bulle quand elle s’évapore déjà.
Elle me fait agenouiller, achève de me détacher en faisant danser les cordes, ramène mes bras sur le devant et me sert pudiquement dans les siens.

Débarrasser l’espace pour Vlada et Falco et se trouver happée par l’élan d’un public qui veut partager ses émotions.
Les gens me parlent de douleur, je me défends, j’explique que ce n’est pas le but, je ne comprends pas qu’on me parle de douleur quand dans le même temps, ils me parlent de ma sérénité.
Une dame arrive à m’isoler et me regarde sérieusement : “Depuis combien de temps faites-vous du yoga ?” Je la regarde ébahie, elle devine que je ne comprends pas de quoi elle parle. Elle insiste “Vous dégagez un tel stoïcisme.” J’explique sommairement, je parle de voyage en soi.
Un autre monsieur vient me voir et spontanément, il me parle d’hypnose. Je lui souris et m’accroche un peu à lui, parce qu’il use d’un référentiel que je maîtrise.
C’est la première fois que je dois “expliquer” les cordes après les cordes. C’est intéressant de voir comment les gens ont perçus les choses, c’est fascinant de voir comme ils ont envie de partager/échanger leurs impressions.
Pour le coup, je comprends le sens de spectacle vivant.

Vient le tour de Vlada et Falco, je les ai entrevu à Moscou, raté à Munich, c’est ma première véritable occasion d’apprécier leur performance dans les circonstances privilégiées d’un petit lieu, comme une sorte de session privée.
C’est étonnant de voir Falco avec un pagne, lui qui secoue son petit cul nu partout où il peut.
Vlada a son joli costume militaire, j’aime la moue entrouverte que lui donne sa concentration, c’est émouvant. Je suis admirative de l’endurance de Falco dans les cordes, il me fait penser à cette petite phrase de Mosafir à propos de sa propre modèle “It’s a plastic girl.”
Phrase que l’on pourrait transposer en la masculinisant pour parler de Falco.
J’adore toutes les petites marques d’attention que Vlada envoye vers Falco pendant leur prestation, un petit coup d’oeil, un murmure, une caresse, un geste sûr et rapide pour déplacer une corde.
Il y a une belle harmonie entre eux et ils nous la transmettent.
Et c’est encore plus flagrant quand elle le détache et qu’on voit toute la fierté qui l’habite en le serrant contre elle.
Là, encore, le public a grand envie à échanger et je fais un peu le traducteur pour Falco à qui ils ont envie de confier leur appréciation de sa plastique comme de son endurance.
Scène suréaliste d’un Falco en pagne qui montre des nus de lui dans les villes les plus diverses sous les “oooh” appréciateurs de ces dames.

La soirée se poursuit avec un rapide repas.
Nous trouvons un peu de temps pour nous rapprocher avec Mila, elle me parle de photos dans une tour à 30m de hauteur, je pense à mon vertige et lui sourit “oui, si tu veux.”
Il est temps de partir j’essaye de m’exprimer avec les russes, c’est tellement difficile de dire l’émotion. Vlada me sourit, me parle de Moscou.
C’est loin, tellement loin, devant autant que derrière quelque part.
La nuit se referme sur nous, la route s’enchaîne…
Une expérience en saut de puce, juste le temps de constater que le Lien ne s’efface pas par l’absence.

Crédits : Cordes par Ludmila Metresa/Ropes - Photo par Fab Crobard

vendredi 23 mai 2014

BoundCon, Munich 2014


Tout commence toujours avec une histoire de co-voiturage. ^^
Pas forcément mon meilleur, ni vraiment le pire mais le plus déconnecté.
La veille, on m’appelle pour me dire qu’on va l’annuler parce que la voiture n’est pas pleine et que partir de mon point de départ n’est plus avantageux pour eux.
C’est moi qui est serait pour mes frais avec 1H30 de route pour les rejoindre et découvrir que je vais voyager en cametard…
Bon l’avantage c’est que dans ces véhicules-là on peut fumer et manger ; l’inconvénient c’est que le chauffeur est parfois un peu distrait.
 Je vois passer un premier panneau Beaune 33 km qui se dépasse sans changement de direction, je m’écrase en me disant que le GPS sait sans doute mieux que moi, je laisse filer un deuxième panneau en rongeant mon frein et c’est finalement au panneau Beaune 16km derrière nous que je décide de me signaler.
L’avantage des artistes de rue c’est leur désinvolture quand l’annonce prédisait l’impossibilité de faire le moindre détour tout compte fait, ils décident de me déposer à l’hôtel où m’attend Mila (ou c’est mes cheveux aussi ^^).
Nous voilà, finalement réunies pour ce nouvel épisode de nos petites aventures, dans une ville que ni l’une, ni l’autre ne connait pour une nuit rapide avant de reprendre le chemin vers Munich. Retrouvailles, rapide échange d’informations et nous nous posons rapidement devant la télé qui achève de nous endormir.

Vendredi 23 mai : Travel Day.
Réveil assez matinal comme à notre habitude, petit déjeuner royal comparé à celui de Moscou dont nous nous rassasions avant de partir pour Munich non sans faire le plein au préalable. La route se fait sous le soleil et cela nous convient mais le voyage un vendredi se paye en camions sur la route et donc en contrôle-radar qui fatiguent vite Mila.
Nous décidons de couper par les petites routes pour éviter les détours de l’autoroute, nous voilà en excursion dans les campagnes allemandes : succession de villages et paysages typiques, toits couverts de panneaux solaire, parc de panneaux solaires, églises à clocher joyeux et aérien, villes colorées, surréalistes mâts de cocagne surmontés de sapin de noël et virages limité à 10km/h tant ils sont raides.
Finalement, nous retrouvons l’autoroute avec joie et le reste de la route vers Munich file sous nos roues pour nous amener à l’hôtel que nous découvrons avec bonheur.
  Nous nous installons dans la chambre, rafraîchissement et temps de se poser, il faut maintenant trouver le lieu du salon pour avoir nos pass et nous libérer la journée du lendemain des formalités. Les choses se feront de manière assez simple et nous retrouvons rapidement des connaissances, une grande délégation russe est présente, nous ne cessons de trouver des têtes connues, de prendre des nouvelles des uns et des autres.
Une sorte de tourbillon où nous trouvons le temps d’aller au salon VIP pour profiter du buffet, sommaire mais nourrissant.
A tourner sur le salon en cherchant un tel ou un autre, j’ai déjà largement repéré de quoi craquer, je note mentalement ce qui m’intéresse et espère revenir le lendemain.
Nous discutons un peu avec le BCB (Bondage Club Belge) et décidons de jeter l’éponge pour la journée en rentrant sagement à l’hôtel.

Samedi 24 mai : Marathon Day.
Réveil après une courte nuit, buffet revigorant pour le petit déjeuner à l’hôtel et chasse à la cigarette pour éviter les mésaventures de la veille puisque en Allemagne il y a bien des distributeurs de tabac dans la rue mais ils nécessitent une pièce d’identité allemande pour être utilisés…
Nous arrivons presque à l’ouverture et devons d’ailleurs attendre l’ouverture du salon VIP, Mila a 3 performances dans la journée, il s’agit de bien se s’organiser.
 Un repas rapide, un tour de stands pour récupérer l’anneau que Mila avait fait mettre de côté chez Bind Me et un tour des scènes pour avoir les horaires de prestation puisque jamais nous n’avons réussi à rencontrer l’organisateur.
Le temps s’échappe moins que la veille, nous avons déjà vu tout le monde, pris toutes les nouvelles et nous pouvons laisser le temps couler tranquillement. Fortuitement, nous croisons Yvette et Philippe Boxis avec qui elle a des performances dans la journée, cela lui permet de prendre contact et la rassure forcément.
 Elle me propose de s’occuper de mon shopping, je retrouve le serre-taille qui me plaisait tant mais il n’y en a plus à ma taille. Nous continuons sur les chaussures, je choisis 4 paires et en essaye 3 pour m’acheter les plus belles chaussures du monde en pensant qu’elles me seront bien utile pour ne pas avoir à délacer les 14 trous de mes chaussures en 10 secondes avant de monter sur scène vu qu’il n’y a pas de loges…
Nous repassons au salon VIP prendre une bouteille d’eau et des serviettes et il est temps d’aller à l’Escape Challenge de Yvette Cousteau.

Nous arrivons, avec un peu d’avance, ce qui lui laisse le temps de se familiariser avec les règles, notamment le fait que les cordes soient fournies par les organisateurs. Elle défait toutes les cordes et les refait à son habitude. Tout le monde est là, je trouve ça bien que les gens soient si nombreux à venir la soutenir. Yvette se fait attendre, à un moment, il semble même être question de la remplacer. Mais finalement, elle entre en scène et discute tranquillement avec l’organisatrice du challenge pendant que Mila s’escrime à l’attacher.
Non seulement, nous sommes plusieurs à trouver que ce n’est pas respectueux pour l’attacheur mais, en plus, ne comprenant pas la langue nous avons un doute sur le fait qu’elles ne discutent pas des cordes que Mila met en place, nous avons une sensation de désavantage dès les premières minutes. Le chrono défile et nous annonçons les temps à Mila quand nous constatons que l’organisatrice les annonce à Yvette. Elle attache les deux mains de manière asymétriques : une devant, une derrière, croise les jambes et les ramène en hog-tie. Elle continue à nouer ses cordes jusqu’aux dernières 15 secondes avant la fin et laisse une Yvette bien ennuyée sur scène.
Et de nouveau, le chrono court pour 15 minutes, comme elle a eu 15 min pour attacher le modèle, celle-ci a 15 min pour se détacher. Et malgré l’aide évidente de ses comparses (notamment l’organisatrice) et quelques alertes à une douleur pour déplacer un nœud, au bout de 5 minutes, elle se fait tourner à terre pour se positionner face à Mila, la tête calée dans la seule main qu’elle a pu libérer avec un air de « tu m’as bien eu ».
Elle n’essayera pas plus avant de se détacher et il faudra attendre la fin officielle des 15 min pour déclarer le challenge gagné alors qu’il le fut en moins de 5 min.
C’est alors que Mila découvre que les challenges se jouent comme des vrais paris et qu’elle a gagné 20€ qu’elle cède royalement à l’organisation pour bien signifier où se situe son contentement, à savoir : avoir réussi le défi.
C’est alors qu’un nouvel objectif s’ajoute à ceux que nous avions déjà, elle a déchiré son pantalon à la couture en attachant Yvette, il faut lui trouver un autre pantalon pour la suite de la journée.
Cela se réglera dans l’espèce de mini-marché aux puces qui se trouve en face du salon sur le parking : l’achat le plus rapide du monde de pantalon.

L’heure commence à s’échapper, nous sommes une heure avant notre performance, je dois encore me changer (dans les toilettes vu l’absence de loges) et trouver un recoin où m’échauffer (puisque pas de loges). Mila me montre un coin de studio-photo qu’elle a trouvé et où elle s’est préparée pour la performance avec Yvette.
Je m’échauffe, et me fiche deux magnifiques crampes, une à chaque pied, j’ai peur que cela n’augure rien de bon pour notre performance, j’essaye de les faire passer et le stress aidant, elle réapparaissent systématiquement. Le temps file et Mila vient me chercher en annonçant que c’est l’heure.
Nous arrivons à côté de la scène 10 min avant notre horaire pour découvrir une encordeuse un peu maladroite en train d’attacher son modèle… A 10 min de la fin de son horaire, elle continue de placer ses cordes, cela augure mal qu’elle ait fini dans les temps… En fait, elle retirera quelques cordes et sortira son modèle de scène avec encore pratiquement toutes les cordes…
La scène se libère, Mila installe ses cordes et place son anneau.

Pas de musique sur la petite scène où nous sommes. La bande-son démarre dans ma tête pour faire abstraction et me centrer sur elle. Elle est tendue et je devine que l’absence de musique la perturbe et la contrarie, elle ne peut plus gérer son temps comme elle le souhaitait, malgré l’aide de Dirigiste qui égraine le temps par tranches de 5 min. Le silence doit être encore plus lourd pour elle avec les yeux bandés, elle compense en me parlant énormément plus que jamais pendant aucune de nos sessions de cordes. Elle me demande si ça va, où est l’anneau, où sont les cordes, où est ma poitrine, le lien qu’elle n’arrive plus à garder par la bande-son, elle le crée avec sa propre voix.
J’essaye de parler d’une voix forte et claire pour couvrir le brouhaha de la foule et je me demande si finalement tous les spectateurs n’en profitent pas autant qu’elle. ^^
En en reparlant avec S. le soir, elle soulignera un élément que je ne pouvais pas noter, en me précisant qu’elle ne me lâche jamais quand elle m’attache les yeux bandés et je pourrais le vérifier sur les photos que je verrais par la suite. J’aime aussi la façon dont ça modifie sa façon de manipuler les cordes en ajoutant des palpations rapides à ses mouvements pour vérifier que les cordes ne se chevauchent pas ou qu’elles sont au bon endroit.
Elle me suspend dans la première pause et d’un coup, je sens comme un tremblement dans la structure qui me soutient en même temps que j’entends un cri étouffé dans le public.
Une demi-seconde, je ne comprends pas, parce que je ne suis pas tombée et je comprends que c’est elle qui est tombée de la scène, j’ouvre les yeux pour la voir remonter en scène dans le même élan que sa chute. Même pas une demi-seconde pour revenir m’attacher quand je perçois le feeling d’une foule majoritairement constituée de manieurs de cordes, le temps qu’ils se posent la question de l’urgence : relever Mila ou me détacher, elle était déjà remonté en scène : show must go on.
Elle continue de maintenir le contact avec la voix, c’est sans doute d’autant plus important que sa chute l’a perturbée et blessée au dos.
Elle enchaîne les figures prévues et me ramène au sol dans le temps voulu. Les cordes volent, elle me serre dans ses bras et me demande de saluer.
Nous saluons, nous jetons nos affaires dans le caddie magique de Mila (sorte de malle aux milles merveilles pour encordeurs) et sortons de scène pour laisser les performances se continuer.

Pas vraiment le temps de se poser, le retard des précédentes nous a retardé et Mila doit recommencer un show à peine une petite heure après. Le temps s’évapore et arrive déjà le moment de passer au dernier Escape Challenge avec Philippe Boxis.
Là, encore 15 minutes pour attacher pour les attacheurs et 15 minutes pour se détacher pour les modèles. Sauf que cette fois, elles sont à deux et s’entraident même si elles sont toutes deux attachées. Ils se répartissent les modèles et les cordes et le défi commence.
Mila m’a demandé de lui dire le temps et pourtant dès les premières 2 minutes, elle ne cesse de le regarder, je comprendrais après qu’elle attend surtout que ça se termine pour pouvoir reposer son dos qui a bien souffert de sa chute.
Elle refait une figure proche de celle qu’elle a fait avec Yvette (on ne change pas une équipe qui gagne ^^) et la fille n’essaye même pas de se détacher même si elle aide activement sa comparse à tenter de se défaire des cordes de Philipe Boxis, quand la fin des 15 min sonne, aucune des deux n’a vraiment réussi à se libérer.
Cette fois, Mila accepte la prime de 15€ et s’en sert pour me rembourser le parking et son pantalon. Elle sort de scène, brisée avec toute la tension qui retombe et le dos qui la fait terriblement souffrir, nous partons nous poser dehors, S. un jeune photographe rencontré le premier jour à l’hôtel vient nous parlé et son amie entreprend de masser Mila avec l’aide des très organisés BCB qui avaient de l’huile de massage avec eux. Personne ne demandera pourquoi :o)

Et alors que nous étions parties pour rentrer à l’hôtel vers 21h, nous n’arriverons à décoller que vers 23h. Une fois à l’hôtel, elle prend enfin de quoi se soulager et enchaîne avec un bain pour tenter de décontracter son dos. Je décide de descendre rejoindre le BCB au bar pour la fin de soirée, nous nous installons dehors et les conversations vont bon train.

Quand la fraicheur de la nuit me pousse à l’intérieur, je vois M. qui me propose d’essayer ses toutes nouvelles cordes en m’attachant en suspension à la rampe de l’escalier.
Cela fait longtemps maintenant que nous avons envie de nous « essayer » mutuellement dans les cordes : c’est l’occasion.
Il place ses cordes en amont avant d’aller vers la rampe, c’est étrange cela semble improvisé et en même temps, il semble savoir exactement ce qu’il fait ou ce qu’il souhaite faire à tout le moins. C’est étrange parce que c’est le premier attacheur à ne pas prendre « contact » avec moi avant de m’attacher, seules les cordes passent entre nous, un contact très neutre.
C’est déroutant car il passe ses cordes d’une façon très personnelle, sans T-K par exemple, juste un harnais sur le buste et les cordes mordent sur les côtes de façon inhabituelle. Il suspend une première jambe et me demande mes impressions, je sens la corde qui mord sur la cuisse, lui explique, en une fraction de seconde, j’ai la sensation qu’il a ajouté plusieurs lignes de cordes pour soulager le poids. Je remarque aussi qu’il préserve le bras avec lequel il m’a rencontrée blessée, je pourrais croire que c’est une coïncidence mais sa douce et persévérante prévenance me laisse à penser que c’est calculé. J’ai du mal à me laisser aller dans des postures de cordes inconnues, je ne pensais pas avoir pris de telles « habitudes » et je dois vraiment prendre sur moi, pour lâcher main et pieds et me laisser aller à une morsure inhabituelle des cordes.
photo et cordes par M.B.
Il me demande à faire une photo, la phrase m’arrive dans le lointain, m’apparaît incongrue, quelque part, je crois que je me demande bien ce qu’il peut y avoir à prendre en photo, est-ce que ça a vraiment une importance…
C’est en me détachant qu’il établit (enfin) le contact avec moi, et entre dans un jeu plus intime en continuant à m’attacher au sol. Il ne sera plus question de photos, là aussi se sera hors-propos.
Quand il me détache, il m’explique pour ranger ses cordes et ça aussi c’est étrange quand la plupart des encordeurs que j’ai rencontré refusaient qu’on leur range, lui m’explique et me les fait ranger jusqu’à la dernière.
Je ne sais pas si c’est sa façon de casser le contact ou de vouloir m’apprendre comme j’ai parlé de me faire mes cordes. En tout cas, ça casse bien le contact, je pars rejoindre les autres et finir la soirée en compagnie agréable avant de déclarer forfait et d’aller me coucher.

Dimanche 25 mai : Running Day.
La matinée du dimanche se passe tranquillement en profitant du petit déjeuner et des personnes que nous y croisons. Puis nous partons en passant prendre Larissa dans le gîte que les russes se sont loués. Falco nous taquine nu à la porte et nous voilà reparties vers la France talonnées par le temps pour que je puisse prendre le train qui terminera ma route depuis Beaune.
Je laisse Mila partir avec Larissa avec la sensation d’être volée du temps passé trop vite et même si je la revois le samedi suivant, j’ai comme une sensation d’irréel dans cette séparation après avoir passé plusieurs jours à être collées l’une à l’autre.
Je suis dans un train qui roule vers chez moi et jamais je n’ai écrit si vite mon report, demain la vie recommence à courir et Munich n’est déjà plus qu’un souvenir.

Il m’aura fallu 5 jours pour trouver le temps de finaliser ce report.
Munich n’est plus qu’un souvenir, les marques des cordes de M. sont restées 2 jours et les courbatures du hog-tie 3 jours, les photos des shows sont arrivées, tout concoure à laisser le temps continuer de filer.
Demain, je pars la rejoindre pour une autre performance dans un vernissage et quelque part, elle n’est pas vraiment restée loin de moi ces jours-ci.

Crédits : cordes par Ludmila Metresa/Ropes - photos par Paul Bear et Alex Falco.

dimanche 27 avril 2014

Plérin, avril 2014, BoundCon


Le premier week-end que j’avais passé avec elle, elle l’avait dit avec la conviction de ses certitudes : “ll faut que tu viennes en Bretagne.”
C’était tellement loin que c’en était un peu irréaliste dans ce premier week-end où nous tâtonnions dans nos repères de nous-mêmes pour apprendre à nous connaître.
Elle en avait reparlé plusieurs fois régulièrement au gré de nos rencontres mais le seul voyage programmé à l’époque était Moscou et c’était déjà fou.
Les choses étaient restées en suspens comme une promesse lointaine, un espoir plus qu’une réalité.

Mais dans ce mois de mai encore tellement imprégné de Moscou, elle demande à m’appeler et m’explique qu’elle est sans modèle pour Munich. Des soucis de santé retiennent la modèle annoncée sur l’événement, à cause de Moscou, à cause de ce qui s’y est construit entre nous, elle a spontanément pensé à moi.
Le temps de s’organiser et finalement, la Bretagne devient plus qu’une promesse en devenir. Trouver un co-voiturage dans un délai de moins de 10 jours ne sera pas la chose la plus aisée. Je verrais plusieurs places me filer entre les doigts pour qu’enfin je puisse aller la voir pour une durée raisonnable pour préparer le show.

 Dimanche 27 avril :
Je pars d’une sortie d’autoroute de l’A77 pour 6 heures de route en direction de Saint-Brieuc avec un nouvel inconnu. Le trajet se passe sans souci dans des conversations à bâtons rompus avec un Bourguignon de souche qui ne cesse de vanter sa Bourgogne natale à la Burgonde d’adoption que je suis.
Une énorme averse de grêle sur le chemin laisse présager la météo Bretonne.
Je suis descendue dans le parking d’un Mac Do entre deux éclaircies, mon co-voitureur repart à peine que je vois la petite voiture blanche surgir avec son éternel sourire collé au visage.
Elle me jette dans la voiture et m’emmène voir la mer pendant que le temps se dégrade tranquillement. Le temps d’arriver sur le chemin des douaniers que vent et pluie se lève, on fait un rapide petit tour, elle me montre quelques curiosité et surtout la vue imprenable sur la mer depuis le haut d’une falaise.
La mer est belle mais elle est toujours belle, cette mer étrange qui fait des marées que celle de ma naissance ne faisait pas. Je dois être arrivée depuis une demi-heure et j’ai déjà la mer à mes pieds.
Elle est fière de me faire découvrir son fief, elle est fière de l’endroit qu’elle a choisi pour vivre et je crois que quelque part elle est fière de me montrer combien elle, l’étrangère, elle aime mon pays.
C’est ce que j’aime chez les migrants, leur conscience exacte de la chance de vivre dans ce pays, la façon dont ils aiment un pays dont je porte la nationalité et dont je me sens tellement exclue par un lieu de naissance situé sur un autre continent.
C’est les migrants qui m’ont fait aimer la France bien plus que les français.

Elle me ramène chez elle, son “vrai” chez elle. Et là, c’est sa fierté de s’en sortir seule que je peux palper et j’aime ça chez elle, cette façon de se rassurer dans les yeux des autres quand sa détermination est tellement évidente pour tous qu’on s’étonne toujours qu’elle puisse douter. Elle m’émeut toujours dans ces moment-là, si femme, si fragile et pourtant.
La soirée se passe tranquillement et l’air de la mer nous jette au lit tôt dans la soirée.

Lundi 28 avril :
Tout va de mal en pis, mon téléphone est éteint et je n’ai pas le code Pin, la connexion web est plus que capricieuse et le premier essai d’enchaînement s’arrête en cours sur une douleur aiguë de ma clavicule. Nous sommes déçues toutes les deux, une fois l’inversée passée nous ne pensions pas avoir un autre obstacle.
Cette douleur sur la clavicule nous cueille par surprise. Moi, la première qui remonte de l’inversée avec tout le soulagement du monde, je me relâche et la douleur de la corde sur ma clavicule s’abat sur moi avec une violence égale à mon soulagement comme si l’un avait donné de l’ampleur à l’autre.
La journée s’enchaîne avec des soucis purement logistiques d’intendance.
Mes histoires de téléphone, de connexion et de co-voiturage se débloquent.

Elle me promène dans les ports du coin, succession de petites villes portuaires où elle me décrit ses petites habitudes ou ses souvenirs, elle me promène en elle-même, une autre façon de s’offrir.
Notre 2° essai en fin de journée ne sera guère plus concluant toujours limité par l’os iliaque cette fois. Toujours talonnées par des impératifs de temps, elle décide de revenir vers des valeurs sûres et éprouvées dès le lendemain.
Pour chacun des essais, elle essayera les yeux bandés avec les cordes préalablement disposées sur une étagère et découvrira mes petits soucis de latéralisation.
Nous nous couchons moulues devant le remake 2013 d’Angélique où je découvre pourquoi Joffrey a une cicatrice.

Mardi 29 avril :
Elle a décidé de revenir aux fondamentaux toujours avec les yeux bandés.
Mais cette fois, pour éviter mes longs moments d’hésitation pour désigner la droite et la gauche, elle passe les cordes à sa taille avec une écharpe nouée.
Les figures s’enchaînent, je la sens fiévreuse au début et comme toujours, elle se calme à mesure que les cordes se posent. Les 3 poses se passent sans souci et me voilà au sol encore un peu décollée alors qu’elle ne souhaite que parler pour lâcher sa tension disparue.
Un pied vaguement en équilibre sur le sol, l’autre encore accroché à presque 180° en l’air, j’essaye de trouver une suite logique dans mes pensées pour lui répondre autrement qu’avec des monosyllabes. Elle termine de retirer le harnais de bassin, elle écoute la musique avec acuité et se met la pression seule en entendant le dernier morceau.
Elle me lance un impératif : “Agenouilles-toi” auquel je commence à obéir avant d’être arrêtée par la corde qui maintient encore le TK, je lui réponds penaude un “je crois que je ne peux pas !” qui lui fait immédiatement comprendre son oubli, vite réparé.
Elle me serre dans ses bras, m’explique que pour elle, depuis Moscou, il y a comme une dimension en plus qui nous lie.
Et je crois que c’est Moscou qui nous lie, tous ce qu’il a fallu traverser pour y arriver, l’énorme satisfaction d’y être arrivée et surtout la certitude de pouvoir le faire. Le temps nous donne en certitude et cette certitude forme le lien. Elle me remercie de ma confiance pour la laisser m’attacher les yeux bandés et justement, je ne crois pas qu’il s’agisse seulement de confiance, avec elle, je suis bien dans la certitude que jamais elle ne me mettra en danger volontairement, son cocon de précautions est une Certitude, une sorte de Vérité.
Comme elle Sait pour les cordes, je Sais qu’elle Sait. Une sorte d’entrée en religion.
Ravies d’avoir atteint les objectifs nous décidons de nous accorder l’après-midi.
La revoilà, à me promener dans toute la Bretagne et je m’amuse encore de nos paradoxes, la migrante Serbe et la déracinée d’Algérie qui se rejoignent au sommet des falaises Bretonnes, j’aime que ce soit elle qui m’offre ce terroir, il lui va bien.

Une grande promenade sur les falaises vers le Cap Fréhel, une plus petite ballade vers le Fort Lallate , le soleil nous suit partout, nous prenons des couleurs en en voyant de toutes les couleurs. Elle me raconte tous ce qu’elle sait des lieux que nous visitons toujours dans sa volonté de partager, elle nous mitraille pour continuer la série “Mila&sand” à la plage, au lac, etc.
Retour lessivées de notre grande journée pour s’effondrer devant la fin d’Angélique que nous n’avions pas vue la veille.

Mercredi 30 avril :
La répétition se passe sans événement majeur, le nœud de derrière du harnais de bassin bloque encore comme la veille malgré qu’elle l’ait changé mais comme elle prévoit toujours une échappatoire, cela ne lui pose guère de souci.
Je me sens plus réactive à elle, le fait qu’elle ne voit rien change subtilement ses mouvements de passage de cordes et je la trouve encore plus émouvante ainsi. Elle repasse discrètement et avec rapidité sur les cordes du bout des doigts pour “voir” si aucune corde ne se chevauche, si elles sont au “bon” endroit.
J’aime cette méticulosité chez elle qui m’entoure d’attentions. Il y a une belle émotion à partager ses cordes en aveugle, comme si le sens manquant s’ajoutait à ce qui nous lie. Il y a un bel enthousiasme dans sa fierté à accomplir ses enchaînements les yeux bandés, elle a l’excitation d’une gamine qui se lance un défi et le réalise.
Elle commence à dire que finalement, elle n’aura besoin de personnes pour lui passer les cordes et ça appartient à cet auto-déterminisme que j’aime en elle.
Elle regarde les horaires de marées et nous voilà parties pour une longue sortie aux pieds de falaise, entre coquillages, falaises et mer. La vie coule doucement, les paysages sont saisissants et replacent à taille humaine.
La soirée s’efface doucement quand l’instantanéité du web la renvoie à Moscou, ses doigts pianotent et le verdict tombe Vlada, Raïssa et Falco reviendront de Munich avec nous pour un arrêt à Limoges.
L’impatience la transporte sur un nuage, elle enchaîne de nouveau, mille projets pour parfaire leur séjour, elle sourit, elle pétille. Je reconnais cette façon d’emplir le vide et de s’agiter pour oublier, je la laisse s’y absorber pour continuer d’exister, construire sa vie d’un jalon à l’autre, empiler les objectifs parce que de toute façon, il faut bien continuer d’avancer.
Mon miroir de moi-même, si proche, tellement semblable, toute l’indulgence que je n’ai pas pour moi, j’arrive à l’avoir pour elle.

Jeudi 1 mai :
La répétition se passe sans vrai souci, certains nœuds se bloquent encore mais même avec quelques imprévus, cela passe toujours au niveau du temps. Plus sûre d’elle-même à mesure de nos essais, elle se permet quelques fantaisies, s’amuse de moi, me laisse mariner dans l’inversée, juste parce qu’elle sait que je m’accroche à sa volonté et que si elle dit que je peux alors je pourrais.
J’aime sa façon d’avoir foi en moi, j’aime la façon dont elle me porte ainsi et tire le meilleur de moi-même au-delà de ce que j’aurais cru de moi.
Je me demande si je la porte autant dans ma confiance, qu’elle ne me porte dans la sienne. J’aime cette certitude entre nous, cette évidence qui nous joint dans les cordes.
Après avoir brillamment relevé le défi de trouver un tabac ouvert le 1° mai, nous partons à l’intérieur des terres pour découvrir une Bretagne plus rurale mais toujours aussi brute.
Difficile montée d’un sentier pour découvrir les restes d’anciennes carrières d’ardoise et tout en haut, sur la crête un alignement de dolmen en allée, je ne crois pas en avoir jamais vu un si bien conservé, seules dans ce nul part, nous jouons les touristes et elle nous bombarde de photos, la pluie nous hâte sur le chemin du retour sans vraiment réussir à nous mouiller.
Nous continuons avec les ruines d’une Abbaye incendiée, lieu fantasmagorique, on cherche presque le dragon qui a brûlé le bâtiment dans les fossés alentour, la visite du magasin de minéraux à proximité achève de nous convaincre de la magie des lieux. Pour terminer avec une petite promenade au bord du Lac de Guerledan d’où la pluie nous chassera finalement.
Elle prolonge la balade en enchaînant les détours, elle a mille choses à me montrer, chaque croisement est une nouvelle occasion de découvrir un nouveau site : Montcoutour (le bien nommé), les grèves et la plage une dernière fois.
Je n’arrive pas vraiment à penser au retour du lendemain, tout est si calme, si paisible, tellement loin de tout. Je crois qu’elle ne veut pas y penser non plus et prolonge la ballade comme pour nous gagner du temps.
La soirée se passe à préparer mes affaires pendant qu’elle travaille sur les photos qu’elle a faites pendant notre promenade.

Vendredi 2 mai :
Réveil tranquille, dernier coup d’œil à la marina et la petite voiture blanche m’emmène au point de rendez-vous avec ma co-voitureuse.
Mon premier co-voiturage familial, seule avec 3 générations de femmes d’une même famille, la Bretagne reste en surimpression des paysages du voyage.
Je sais que pendant que je rentre chez moi, elle va partir se faire bichonner chez une amie, je trouve ça bien, je suis contente que les gens prennent soin d’elle comme elle prend soin de nous.

Je sais que je la revois bientôt pour une de nos nouvelles aventures de folie, parcourir en voiture les kilomètres pour aller à Munich et en revenir sur le temps d’un week-end.
Drôle d’aventure où elle m’emmène encore et qui construit encore et toujours ce lien entre nous dans une dimension encore différente, j’aime qu’elle est décidé d’entrer ma vie.

 A ma pétillante, à ton sourire éclatant et à toutes les douleurs qu’il cache parce que finalement c’est sans doute ce qui nous lie, cet acharnement qui naît de la survie.

jeudi 10 avril 2014

Moscow Knot 2014

C’est une histoire qui se compte (conte ?) en mois.
Un soir d’hiver à quelques jours de Noël, un coup de fil du Portugal pour me proposer la plus dingue des aventures de cordes à laquelle je n’ai jamais été conviée.
L’engagement est simple, je lui réserve un week-end par mois pour s’apprendre mutuellement et elle, elle m’emmène à Moscou.
C’est une histoire de visa, de formalités, de co-voiturage, de panne de voiture, de tensions, de douleurs, d’efforts, de partage, d’échange et d’émotions.
C’est l’histoire d’une complicité naissante, celle qui naît de la vraie volonté de se connaître (reconnaître ?).

La première fois que nos vies se sont percutées, elle a clairement posé les choses et moi, je lui ai timidement demandé de me faire une petite place dans sa vie.
La place, elle me l’a donnée, dans sa détermination à “nous” faire une place.
Il y a une belle ironie à ce petit bout de femme serbe qui emmène une femme née à Alger avec le crâne à moitié rasé et des dreads orange dans la Russie stricte et homophobe de Poutine pour y donner une prestation BDSMment sensuelle de cordes.
Il y a une belle harmonie à ce que la vie nous ait placées sur le chemin l’une de l’autre : Elle avec ses failles cachées et moi avec ce trou béant dans le cœur.
Elle a poussé les choses autour d’elle pour me préparer un petit nid, elle m’a laissé le temps d’y prendre des marques, m’y a donné des repères pour m’orienter, m’a appris et permis de la lire.
Tout doucement, elle m’a laissé sortir de ma coquille, prendre confiance, apprendre de moi au travers de la confiance spontanée qu’elle m’offrait. Elle m’a porté avec sa douce assurance, cette certitude sereine et je n’existe ainsi que dans ses yeux.

Jeudi 10 avril. 
Elle m’arrive de Limoges à la maison pour la première fois, je lui montre mon petit monde comme elle m’a offert le sien. Le temps nous talonne comme tous le long de cette aventure, il est question de dormir une poignée d’heures.

Vendredi 11 avril. 

Réveil à 2h du matin, expédition sur Paris vers 3h pour une arrivée souhaitée à 5h30 à Charles-De-Gaulle. A partir de ce moment-là, la notion de temps qui passe ou d’horaires devient abstraite et s’évanouit dans le tourbillon du week-end.
Nous attendons l’enregistrement des bagages avec une première photo de la longue série de photos : Ludmilla & sand à ..., à l’aéroport, dans l’avion, en Russie, à l’hôtel, devant la neige, etc.
Sa tension palpable va s’évanouir au fur et à mesure qu’elle atteint ses objectifs.
Phase 1 : enregistrer les bagages sans excèdent de poids = accompli.
Le temps file, s’échappe, passage en douane moins impressionnant que prévu : pieds nus, sans ceinture, sac, électronique et vêtements sagement rangés dans des bacs séparés.
Nous voilà déjà dans le premier avion, nous tombons comme des souches pour se réveiller pour le transit via Varsovie (mon ¼ de sang polonais bouillonne toujours un peu quand j’effleure la Pologne, patrie du patriarche, cet arrière-grand père parti de Varsovie, justement).
Passage de douane stressant où la douanière décide que mon passeport est un faux, le retourne de tous les côtés, l’inspecte 100 fois à la loupe et semble se focaliser sur la photo.
Elle regarde la photo, elle me regarde, elle recommence en plissant les yeux et je comprends qu’elle ne me reconnaît pas, qu’elle pense que ce passeport n’est pas le mien.
Grand moment d’injustice, comment prouver que l’on est bien soi-même ?
Je retire le bandeau pudique qui me sert à cacher mon crâne rasé dans la vie normée et l’utilise pour tirer mes cheveux en arrière comme sur la photo réglementée de mon passeport.
Elle continue de me dévisager pour revenir sur le passeport, plisse encore les yeux, vérifie encore quelque chose avec sa loupe et finalement, décide enfin de me laisser passer.
Mila m’attend de l’autre côté, je crois qu’une fraction de seconde elle a cru que je ne passerais pas (ça sera mon tour plus tard dans le voyage). Foncer dans l’aéroport, trouver le point de transit, récupérer les cartes d’embarquement, chercher la porte d’embarquement, entendre un appel pour nos noms, courir dans le terminal, arriver essoufflées, s'engouffrer dans l’avion pour la dernière partie du voyage.
Descendre sur Moscou, discerner les restants de neige et de glace sur les plans d’eau, voir ces forêts, ce gigantisme de la ville, se poser, faire une queue interminable au contrôle des passeports, récupérer les valises et se faire arrêter par un type en civil pour un contrôle de nos bagages à la douane.
Voir la tête ahuri du gars qui sort les bouquins de mon sac et semble perplexe devant mon cahier de coloriage, entendre qu’ils ennuient Mila sur son passeport qui ne correspond pas au pays de son départ, l’entendre elle leur parler d’espace Shengen, d’Europe et de libre circulation, regarder les gars ouvrir sa valise, et en sortir les cordes de façon suspicieuse, les sentir devenir carrément inquiets face à la masse de mousquetons, écouter Mila leur expliquer les cordes, leur montrer des photos sur son portable et les inviter à la prestation, contempler les gars se décomposer à mesure qu’ils comprennent et finalement se faire presque dégager de la douane à coup de pieds si vite qu’ils en oublient de fouiller ma propre valise.
Galérer dans l’aéroport pour trouver notre point de rendez-vous, tenter de rouler une clope avec mon tabac à rouler me faire prendre la tête par un abruti qui pense que c’est un joint, avoir envie de lui rentrer dans le cul en lui répondant avec toute ma hargne “Tobacco !”
Se presser encore et finalement arriver dans un 4x4 où nous attendent déjà Nawashi Kanna & Kagu Ra.
Prendre la route vers Moscou dans ce début de printemps où la nature s’éveille à peine, encore grisée du sel de l’hiver et des neiges fondues. Retrouver le gigantisme de l’Est, dans tous ces contrastes, dans tous ces excès.

Se voir proposer un repas avant d’aller à l'hôtel, finir sur la marina de Moscou, prendre un délicat repas sur les bords du fleuve dans un soleil éclatant en découvrant les spécialités locales livrés aux soins d’un serveur d’une prévenance stupéfiante.
Fumer (enfin) sans que personne ne vienne me parler de “haschich”.
Simplement se poser et atterrir en terre moscovite.

Repartir vers l'hôtel pour y arriver 10 minutes avant l’heure d’aller au club, se jeter sous la douche et en sortir en un temps record. Aller au le club et enfin pouvoir ralentir un peu le rythme.
S’installer, profiter des spectacles, découvrir les gens. Passer une belle soirée dans la douceur d’un cocon sécurisant partageant les mêmes valeurs, les mêmes références, regarder les cordes des autres, parler des cordes avec les autres, échanger, partager.
Apprécier la très belle diversité des prestations proposées, se gorger de la diversité des interprétations des cordes, trouver les cordes et les gens Beaux.
Partir pour la Place Rouge au milieu de la nuit dans un minibus bondé avec des musiques de discothèque à fond, recevoir des cadeaux des organisateurs, partager encore des sourires, des rires, découvrir la ville derrière les vitres du minibus, l’animation perpétuelle d’une mégalopole qui ne dort jamais, reconnaître certains logos que la mondialisation rend universels au milieu de l’architecture soviétique, profiter de la ville de nuit.
Se garer, descendre du bus, suivre le mouvement sans bien savoir quoi et où, déboucher sur la Place Rouge, sentir le souffle se couper devant la force du spectacle, s’emplir les yeux de merveilleux, avancer vers la place en entendant des chansons traditionnelles russes, prendre des photos, rire encore, partager toujours.
Retourner au club, prendre un peu de temps et rentrer à l'hôtel après près de 20h de veille, s’endormir en étant déjà samedi.

 Samedi 12 avril.
S’éveiller avec paresse pour aller prendre le très frugal petit déjeuner, se mettre TB3 en fond sonore, se régaler de veilles séries russes, chahuter en se chatouillant, se décider à trouver change et tabac, se faire expliquer le chemin par la réceptionniste, se promener dans le quartier, toucher le quotidien de la Russie moderne, prendre le temps de respirer calmement dans une ville différente et si riche de contradictions.
Rentrer à l'hôtel, préparer les affaires pour le show et retourner au club pour les tables rondes, passer un moment à échanger tous ensemble à partager et confronter nos visions des cordes, jouer à se libérer l’esprit en maintenant en équilibre des brindilles entre elles, assister à un merveilleux moment d’échange, scruter les sourires naître sur les lèvres des participants, apprécier l’offrande de la générosité d’un partage simple et tangible.
Parler cordes avec un sociologue japonais, fouiller en soi pour trouver des réponses à des questions que l’on ne s’est jamais posé, retracer le chemin de la contrainte en moi, y lire celui des cordes.
Être de nouveau rattrapées par le temps, courir, manger rapidement, faire un saut à l'hôtel reprendre les affaire et revenir pour le début des démonstrations.
Sentir sa tension monter, la voir s’agiter et régler les derniers détails de lumière, de musique, de placement du point de suspension, la laisser oublier le stress par sa volonté de gestion, lui sourire avec calme quand elle me parle de couettes que j’ai pourtant déjà faites.
Regarder un dernier show et commencer à m’échauffer consciencieusement une heure avant comme elle le souhaite.
Travailler mon dos de “vieille femme” parce que c’est toujours lui qui me fait souffrir dans les inversées, boire des quantités folles d’eau pour noyer d’éventuelles crampes, changer de vêtements, mettre mes rubans, retoucher le maquillage, aller pisser cent fois pour toute l’eau bue, chasser le trac qui monte au loin, lui sourire, oublier la foule et se concentrer sur soi.
Prendre ses affaires, les déposer dans la loge, se placer derrière le rideau et attendre le feu vert, monter sur scène accrochée à sa main, se centrer sur elle, sur cette main, oublier les spots, ne pas se troubler du petit brouhaha de la foule, ne pas écouter les déclencheurs des appareils, se focaliser à ne même plus entendre la musique.

Sentir ses mains se poser, les cordes commencer à voler, ressentir avec douleur l’intensité de sa tension, vouloir lui faire passer mon calme, tendre un doigt vers elle dans la mise en place du TK pour la frôler d’un petit geste rassurant, se laisser guider et finalement décoller du sol au moment précis où elle atterrit de son propre stress.
S’amuser de nos paradoxes qui font que quand je décolle, elle peut enfin se poser.
Sentir la lame sur ma peau quand elle déchire la robe, sentir l’énergie de ses gestes avec une sorte de prescience. Suivre les mouvements, reconnaître un enchaînement pourtant répété qu’une seule fois, me bercer de ses cordes, me bercer de sa présence omnipotente, m'inonder d’elle, m’immerger en elle. Voyager à son gré, devenir sa poupée, me noyer de sa concentration, la sentir aussi focalisée sur moi que je le suis sur elle.
Tourner dans les cordes, sentir les milles façons dont elle s’amuse de moi, la deviner si proche et tellement concentrée, prendre consistance par la violence de son dynamisme. Discerner sa main ferme déchirer mon string comme nous en avions vaguement parlé le matin, la surprendre à me caresser, mordiller, titiller au gré d’un rythme que je n’entends pas.
Entendre et sentir les mousquetons se placer en lisière de moi, à la fois loin, à la fois proche. Un dernier mousqueton sur mon plexus, je sais qu’elle va me redresser, décrocher encore une fois, perdre la notion du temps ou du lieu, sentir qu’elle place de nouvelles cordes et prépare une quatrième position qui n’était pas dans notre seule répétition de cet enchaînement, avoir une sensation de constat étonné en sourdine de moi et ne pas s’y attarder, la laisser me guider, parce qu’Elle sait.
Sentir les tensions de cordes s’échapper, deviner confusément que les choses vont s’arrêter, essayer d’entendre la musique sans vraiment la reconnaître, toucher le sol dans une sorte de réflexe, la sentir m’agenouiller, éprouver les cordes s’évanouir, me recomposer, ressaisir la réalité tout en restant noyée d’Elle.
Se trouver au moment de saluer, faire les gestes qu’elle m’a expliqué un peu plus tôt dans la soirée, rester dans la focalisation pour sortir de scène, l’aider à ramasser ses cordes, lui faire face et tomber dans ses bras avec une nécessité vitale, resaluer le public qui relance les applaudissements, quitter la scène, la voir submergée par son effort, sourire avec son regard pétillant de champagne, tomber encore dans ses bras et se laisser débordées par l’intensité du moment, pleurer calmement en partageant nos larmes comme nous partageons les cordes, avoir besoin régulièrement de revenir l’une vers l’autre, de se toucher, de maintenir le contact, de prolonger l’instant.
Terminer de ranger et décider d’avoir bien mérité de fumer, s’installer sur un canapé, rester lovées l’une contre l’autre, écouter vaguement les gens qui viennent parler, qui veulent échanger et qui sont pourtant si loin, sourire, et toujours revenir vers elle, pour un geste tendre, pour un échange de regard, pour garder la tangibilité de notre échange.
Enfin réussir à se décoller un peu l’une de l’autre pour reprendre une sociabilité normale, retrouver les autres, échanger, partager, discuter, profiter du moment présent dans toute son authenticité.
Voir encore le temps s’échapper, retourner à l'hôtel pour une micro-nuit.

 Dimanche 13 avril. 
S’éveiller pour le si triste petit déjeuner, se préparer, refaire les valises, manger, trouver le taxi, se faire aider par une charmante Sacha, rouler vers la gare, prendre les billets avec l’aide d’un agent de sécurité prévenant, attendre le train, monter dans le train, descendre à l’aéroport, se faire encore démonter une valise à la douane, enregistrer les bagages, faire le contrôle des passeports, courir dans le duty free pour lâcher les derniers roubles et manger, monter dans le premier avion,

être rattrapées par le sommeil, faire le transit en Pologne, passer la rigide douane de l’espace Shengen pieds nus, en avoir marre de retirer ses chaussures à chaque contrôle, trouver l’espace fumeur, enchaîner avec l’embarquement, prendre un énorme coup de stress quand elle restera bloquée de longues minutes sur un bug informatique avant de pouvoir monter dans l’avion, comater pendant le vol, arriver à Paris,

ressortir pratiquement au même endroit que nous avions embarqué le vendredi, refaire le chemin en sens inverse, récupérer les valises et finir de détricoter notre voyage en ressortant exactement par la même porte que celle par laquelle nous étions entrées, moins de 72 heures après.
Retrouver Fab, monter dans la voiture, essayer de raconter avec les idées qui rebondissent dans tous les sens avec la fatigue, enchaîner le chemin retour, la faire manger vite-fait pour qu’elle puisse terminer la fin de son périple de retour.
Voir sa petite voiture blanche partir dans la nuit, une dernière main tendue, des warning qui s’allument et la voilà disparue.

Je n’ai pas une seule marque sur moi, juste le ressenti de sa force, le parfum de sa présence autour de moi, les milles mots de remerciements mutuels que nous ne cessons d’échanger et savoir qu’elle m’a belle et bien fait une place.

Écrire ses mots en pleurant doucement, de fatigue, d’émotions sur la force de ce qui s’est construit entre nous au long de cette aventure, ressentir une infinie gratitude et savoir qu’elle est partagée. Savoir que dans un coin de mon cœur restera à jamais un endroit spécial noyé par la douceur et la confiance dont elle m’entoure.
Revoir milles images défilées devant mes yeux, toutes ponctuées du sourire pétillant de sa générosité.
Trouver un premier mail d’ami qui demande : “comment ça s’est passé ?”.
Répondre que je ne connais pas de mots pour raconter mon week-end, se faire répondre qu’il faut en inventer et choisir de lui écrire que le week-end fut : Ludmilesque.

 A ma merveilleuse, la plus pétillante des femmes, mon unique champagne serbe.
Parce qu’aucun mot ne sera jamais à la hauteur de la force de ce que tu me donnes.

Crédits :
cordes : Ludmila Metresa/Ropes
photos : http://jazzlover.ru - http://darkside.ru/

vendredi 14 mars 2014

Limoges #4, Moscow Knot

Un départ difficile, B. a abandonné sa ligne régulière Chablis/Toulouse et je peine à trouver un co-voiturage. Finalement, j’arriverais à Blessac, ville dont j’ignore tout, pour finir en train.
Le co-voiturage se passe tranquillement avec une dame d’une cinquantaine d’années et deux jeunots qui défendent tous les mêmes valeurs de partage et d’échange du co-voiturage.
Comme à chaque fois que cela coule de source avec les co-voitureurs, je me dis que je ne saurais plus voyager autrement.
C’est la première fois que je fais ce voyage de jour, je me régale tout le trajet en notant châteaux ou friches urbaines mentalement avec l’espoir, un jour, de prendre le temps de refaire la route en la découvrant.

 Je suis déposée à la gare de Blessac, un petit bled au milieu d’un bocage peuplé de moutons, le printemps et le soleil donne un aspect bucolique au lieu. Mon train repart à peine une demi-heure plus tard : inespéré.
J'envoie un dernier texto à Mila pour lui donner l’horaire de mon train et je m’amuse d’arriver pour la première fois à cette gare de Limoges que je connais si bien et à laquelle je n’étais jamais arrivée en train.
Le train chemine à flanc de coteaux le long d’une rivière, entre forêts et falaises, toute la journée semble placée sous une sorte d’harmonie.
Mon voisin s’agite, le paysage se fait plus urbain, Limoges se dessine, je sors du train et découvre la gare de l’intérieur pour la première fois. Je sors et avance tranquillement vers le petit parking qui sert autant aux co-voitureurs qu’aux passagers SNCF.
Une main s’agite vers moi avec au bout cet éternel sourire qui pétille.
Retrouvailles, nous nous étions quittées, moulues d’un week-end fatiguant d'entraînement difficile sur un visa refusé et une courroie cassée…
C’est toujours merveilleux de retrouver sa spontanéité, et ce sourire qui nous fait tous chavirer.

La Mila-mobile roule mieux que jamais et se faufile dans Limoges pour nous ramener chez elle, dans un décor que je connais et que j’ai fait mien, tout est familier et rassurant, ici, maintenant. Même si il manque cet immense sapin qui était là, la première fois où je suis venue, quand on parlait encore d’hiver et qu’aujourd’hui, je suis en manches courtes.
Arrivée, chez elle, on se pose, cause un peu, reprise de marques et elle propose de valider le dernier enchaînement que nous avions programmé.

La play-list démarre, play-list dont je connais les premières et les dernières notes, les autres appartiennent aux cordes et m’échappent trop.
Première pose sans souci et basculement en inversé, la corde mort, je sers les dents, j’essaye d’oublier la douleur, d’accepter la douleur qui se transforme en flèche et pulse de partout en moi.
Ma hanche devient mon centre, je lâche un cri, un couinement, je ne sais pas quoi mais quelque chose qu’elle reconnaît comme une marque d’inconfort majeur.
Elle me descend sans poser plus de questions et quand finalement au sol, les tensions s'apaisent, que la douleur devient sourdine, je lui désigne mon os iliaque gauche sur lequel se trouve un nœud que j’identifie comme cause de ma douleur, elle retire la corde et baisse mon short pour dévoiler une belle marque qui me dédouane un peu de ma sensibilité.
Fin de soirée, tranquille à se poser, reposer, sustenter.

Le samedi démarre sur les chapeaux de roues, on décide de visiter le Emmaüs local, sortir de Limoges par les petites routes, succession de paysages où la douceur de vivre est une évidence, arriver sur place, découvrir qu’il existe une boutique “plus grande” en ville, repartir de l’autre côté, courir après le temps qui s’échappe pour coller aux impératifs horaires.
Elle me dépose à Emmaüs intra-muros, rendez-vous chez elle, j’ai les clefs et il suffit de suivre la cathédrale. Je fouine dans les lieux, découvre un des plus beaux Emmaüs que je n’ai jamais visité, farfouille un peu et m’échappe de la foule trop dense pour repartir en passant par le marché vu en arrivant. Il me rappelle celui de Bernon, quand la vie se coulait dans la misère de l’abandon de nos quartiers, nostalgie d’une époque où l’insécurité nous rendait tous frères.
Mon chemin se poursuit dans une ville calme et ensoleillée, je reconnais facilement certains axes et mes pas me ramènent naturellement vers chez elle. J’arrive un peu avant elle, donne un petit coup dans l’appart et range mes affaires en l’attendant.

Quand elle rentre, elle propose un deuxième essai avant le repas, ma marque a pris une couleur violacée et j’anticipe avec anxiété de la réveiller. Elle décale le nœud vers l’extérieur comme nous l’avons convenu la veille. Mais alors qu’elle commence à peine à me basculer, je devine la douleur revenir, si identique que je crois que le nœud n’est pas déplacé. L’anxiété m’emmène et je n’essaye même pas de tenir, tellement je suis sûre de ne pas y arriver.
Elle me ramène au sol, propose un petit break et l’essai de l’alternative que nous avons anticipée. Cette fois, les cordes volent sur moi, autour de moi et je ne réalise même pas que nous avons fait 3 postures quand elle me pose à terre.
 Rassurées sur notre option alternative, nous décidons de jeter l’éponge pour le samedi et de retourner explorer notre trouvaille de la journée où elle trouvera finalement la veste qu’elle voulait.
Retour à l’appart pour se faire co-voiturer par S. pour que Mila profite de son anniversaire en petit comité chez J. Soirée fofolle où J. gardera une place privilégiée pour ses diverses interprétations particulièrement uniques de Blanche-Neige et les 7 nains ou de Fantômas.

Début de dimanche tranquille et recherche d’un co-voiturage qui ne parte pas à 4h du matin pour moi. On se décide à retenter notre nouvel enchaînement, si ça passe dans un dimanche matin moulu de fatigue, ça passera partout.
S. vient gentiment nous faire des photos de backstage.
La musique démarre, la mémoire du corps parle avant même que les cordes ne soient vraiment en place, je reconnais les passages de cordes qui me donne un sentiment de précision nette et sécurisante.
Au fil des mois, nous nous sommes apprises, elle sait mes limites et je devine/anticipe ses actions. Laisser couler les cordes, suivre le son, s’absorber en soi pour devenir sur-vigilante à elle, sentir les gestes en amont et y participer.
J’aime qu’elle accepte mon anticipation comme une vraie collaboration entre nous, un échange. J’ai connu des encordeurs que cela contrariaient qui refusaient cette sorte d’investissement comme si il les amputait de quelque chose et c’est moi qu’ils amputaient en le refusant.
Laisser les bras s’ankyloser et ne garder que la conscience du support, sentir toute l’acuité de sa concentration, se laisser porter par l’encordeuse.

Je me balance dans mon harnais et le bercement termine de me décoller au moment où elle soulève mes pieds du sol. Le reste ne m’appartient plus, elle me bascule, bouscule, me manipule et m’articule. Les tensions se mettent en place, le corps répond en écho, une sorte d’harmonie qui n’a plus ni haut, ni bas.

A un moment, quelque chose me frôle, je ne comprends pas vraiment ce que c’est et finalement, ça n’a pas tellement d’importance où je suis. Je comprendrais en redescendant au propre comme au figuré que c’était de la bougie.

Elle s’amuse de moi, je ne suis même pas sûre qu’elle écoute vraiment la musique, elle place des cordes, je la devine à perfectionner les postures mais tout est en lisière de moi, focalisée sur les points de tension à m’en oublier.

Puis de nouveau, la mémoire du corps prend le relai et me rappelle à moi quand les tensions diffèrent d’une façon subtile qui annonce la délivrance, le monde reprend réalité sous mes pieds, je ne reconnais pas la musique de fin, je ne sais pas où nous en sommes du temps, et ça n’a pas vraiment d’importance non plus.

Les cordes volent encore plus vite quand elle les ôte, à un moment, je pense que j’aimerais voir cela de l’extérieur, le monde s’amortit des cordes qu’elle m’ôte et finalement la dernière corde tombe, elle secoue mes bras et les ramène sur l’avant pour terminer de me redonner réalité.
Je l’entends qui parle à S., mais c’est trop loin de ma réalité quand je me recompose.

Sans bien savoir comment, je me retrouve à boire ma tisane en fumant une clope avec elles, on débriefe une dernière fois.
Et le reste de la journée s’envole avec une petite promenade en bord de Vienne où elle s’amuse à prendre les reflets de l’eau en photo pour un album “impressionniste” : le monde à l’envers.
J’aime qu’elle partage son œil de photographe comme elle partage ses cordes en me donnant une autre vision du monde.

Le texto de mon co-voitureur lance le chronomètre de retour, fin de ballade et la voilà qui file sur l’autoroute pour m’emmener au point de rendez-vous.
 Ma dernière image d’elle reste cette petite voiture blanche qui file sur la route pour la ramener chez elle quand je pars avec un n-ième inconnu pour plusieurs heures de route.

Il y a comme de la nostalgie dans ce trajet-retour, une sorte de parenthèse qui se ferme, le début de la fin d’un des plus beaux projets de cordes où l’on m’ait donné l’occasion de participer.
Sur le chemin du retour avec cet inconnu, je repense à cette autre inconnue qui m’a invitée chez elle avec un enthousiasme débordant à la fin de l’année 2013 pour m’emmener dans ce projet fou et finalement me porter jusqu’en 2014.

Et elle qui me remercie sans cesse de mon investissement n’a sans doute pas mesure de combien ce projet m’aura portée et de combien il me portera, de ce que j’y ai appris de moi, des victoires que j’ai menées et de la richesse avec laquelle j’en ressors.

En regardant Facebook le lendemain, je verrais un texte de chanson à propos de sourire que lui aura posté J. et ça me fera chaud le cœur qu’on la voit tous ainsi : un sourire tellement éclatant qu’il en est pétillant : du champagne Serbe.

A Ludmilla, la seule Femme que je connaisse qui peut vous sortir une écharpe de miss et le béret qu’elle portait dans l’armée de la même armoire, mon paradoxe en reflet inversé de moi.

Crédits - Cordes : Ludmila Metresa/Ropes

vendredi 21 février 2014

Limoges #3, Moscow Knot

C'est une des raisons qui m'a poussée à démarrer ce carnet de cordes. 
Le web (et surtout Facebook) ne prend pas forcément soin de nos souvenirs. Il ne reste rien de ce week-end qu'une date manuscrite dans mon agenda, pas de photos, pas de report, tout s'est perdu sur un compte FB bloqué.

Les annotations de mon agenda m'aide à faire revenir la mémoire d'un week-end particulièrement désastreux.
J'arrive le vendredi dans la soirée par la ligne régulière de B. pour la dernière fois. Après il faudra trouver un autre co-voitureur...

Des répétitions difficiles, un nœud qui mord dans le harnais de bassin à l'intérieur de mon os iliaque et ne cesse de me faire couiner, écourtant les répétitions ou m'en donnant une anticipation négative.

Un samedi soir tranquille entre filles avec S. et J. que j'ai toujours plaisir à revoir depuis cette première visite à Limoges où elles avaient été très présentes.
Un passage éclair pour prendre un verre avec Ardonau qui refait encore de magnifiques photos de moi.
Photo : Ardonau ( http://ardonau-chiaroscuro.blogspot.fr/ )
Un dimanche paisible et ensoleillé qui nous fait profiter de Limoges. Et où c'est elle qui veut faire des portraits de moi.
Photo : Ludmila ( http://ludmila.kabook.fr/ )

Et un retour commun sur Paris pour faire le visa avec arrivée apocalyptique sur Paris avec voyant allumé au tableau de bord et comportement "anormal" de la Mila-mobile.
Nous jetons les co-voitureuses là où c'est possible et partons à la pêche aux visas.
Je sortirais refoulée suite à un mauvais conseil de mon assureur. Vu les délais de prises de rendez-vous, mon visa est reporté à la première semaine de mars. Je lui promets de lui envoyer une photo dès que je l'aurais pour la rassurer.
Elle repart aussitôt avec l'angoisse que sa voiture ne redémarre pas.
Nous nous quittons tristes et déçues.

De ces moments difficiles qui soudent et forment les souvenirs.